Il n'est pas à croyre combien d'inconvénientz et de désordres se préparoient au monde pour l'opinyon, que quelques ungs avoient, qu'on vous deût susciter des empeschementz et des difficultez non petites en Pouloigne, pour ne vous en laysser partir de longtemps. Et est certain que voz affères, et ceulx de la France, commançoient d'en venir, icy, aussy bien qu'aillyeurs, à quelque mespris, et moy en assés de défaveur; mais je vous puis dire que la seule nouvelle de vostre arryvée en Autriche, les a, en l'endroict de ceste princesse, plus relevez que jamays, laquelle, à dire vray, ne s'est jamays esloignée de sa bonne inclination. Et ne se pourroit desirer une plus ouverte signiffication de grand contantement que celluy, qu'elle a monstré avoyr, de la lettre de Vostre Majesté, laquelle je luy ay présentée, le XXe de ce moys, avec voz très affectueuses et très cordialles recommandations à toutes ses bonnes grâces; et elle l'a fort volontiers et attentivement leue.

Et, luy ayant, après, touché les poinctz de celle que Vostre Majesté m'adressoit, desquels elle a fort gousté celluy qui l'assure de la continuation de vostre amityé, et de vous trouver non moins entier et persévérant vers elle que le feu Roy l'a tousjours esté jusques à son trespas, elle m'a respondu qu'elle confessoit d'avoyr extrêmement senty la mort du dict feu Roy, comme d'ung fort grand et fort esprouvé amy, qu'elle avoit perdu; mais que, maintenant, le playsir ne luy estoit moindre de voyr que, en la mesme place, elle avoit recouvert ung aultre amy, qui n'estoit dissemblable, ny de rien inférieur au premier; et que, de nulle part du monde, luy eût peu venir chose, en ce temps, qui plus luy eût apporté de vray contantement que faysoit vostre lettre, et l'assurance de vostre amytié, et la nouvelle de vostre brief retour, et la confirmation de la régence de la Royne, vostre mère, et la continuation de ma légation, icy, auprès d'elle: qui estoient choses, desquelles elle me prioit de vous en rendre, de par elle, le plus grand mercys que je pourrois, attendant qu'à vostre arryvée en France elle vous en envoyât davantage, par ung de ses milords, espéciallement remercyer: lequel satisferoit aussy aulx aultres honnestes debvoirs qu'elle sçavoit estre tenue vous rendre, sur le trespas du feu Roy, et sur vostre heureulx advènement à la couronne, sellon qu'elle s'en vouloit dignement acquiter, le plus qu'elle pourroit, pour l'honneur et grandeur de Vostre Majesté, et pour vous donner une non moins assurée confirmation de son amityé, qu'il vous playsoit l'assurer de la vostre; avec plusieurs aultres parolles et plusieurs démonstrations qui ont semblé procéder d'une vrayement bonne affection.

Mais je ne metz icy le tout, affin que je ne préocupe la légation de celluy qu'elle vous doibt bientost envoyer; et adjouxteray seulement que je remercye très humblement Vostre Majesté du favorable jugement, que sa lettre faict de mon service passé, et de la bonne opinyon qu'il luy plaist prendre de celluy de l'advenir. Qui vous promectz bien, Sire, que je n'ay dressé, ny dresserai jamays, l'heur et la félicité de ma vye à nul meilleur but, au monde, que de vous en pouvoir fère qui vous soit agréable; et ay réputé à grand honneur qu'il vous ayt pleu ainsy, de loing, me continuer en ceste charge jusques à vostre retour, après lequel je vous supplie très humblement avoyr tant de compassion de moy que de m'en retirer, et m'octroyer tant de grâce que je puisse aller voyr la face de Vostre Majesté, et luy bayser très humblement les mains, ainsy que très humblement je les luy bayse, d'icy en hors, de toute l'affection de mon cueur; et prie le Créateur qu'il vous doinct, etc. Ce XXIIIe jour de juillet 1574.

A la Royne, Régente

Madame, la lettre du Roy, vostre fils, a esté singullièrement bien receue de ceste princesse, et nonobstant qu'à l'ouverture d'icelle, ainsy qu'elle a jetté l'œil sur le seing, elle ayt ung peu soupiré de ne trouver plus Charles, elle n'a layssé de prononcer fort gracieusement que c'estoit maintenant ung Henry qu'elle y trouvoit. Et a leu tout du long, avec son grand plésir, et bien curieusement, la dicte lettre, et m'a très volontiers accepté en la continuation de ceste charge, avec plus de faveur qu'elle ne m'avoit jamays faict, dont je metz sommayrement en la lettre du Roy ce que, pour ce regard, elle m'a respondu; ayant davantage recueilly de ses propos, qu'encor qu'elle ne soit lyonne, elle ne layssoit d'estre yssue et tenir beaucoup de la complexion du lyon, et que, sellon que le Roy la traictera doulcement, il la trouvera doulce et traictable, aultant qu'il le sçauroit desirer; et s'il luy est rude, elle mettra peyne de luy estre le plus rude et nuysible qu'elle pourra. Et s'est eslargie en aulcuns poinctz qui seroient longs à mettre icy; lesquels néantmoins elle me les a bien voulu fère sonner: et m'a prié de vous en mander ung entre aultres qu'elle estime le plus considérable, mais je l'ay supliée qu'elles mesmes le vous voulût escripre.

Et ay suivy à luy dire que j'avoys à luy toucher d'ung aultre faict, qui estoit de très grande importance, comme de celluy d'où avoit à dépandre l'establissement ou la ruyne de toutz les fondementz de l'amityé qui se pouvoit espérer pour jamays entre ce jeune prince, nostre nouveau Roy, et elle; et lequel, s'il n'estoit remédié, pourroit engendrer de la meffiance beaucoup entre eulx, pour les conduyre à des discordes et malcontantements, qui, petit à petit, les feroient, possible, tomber en ropture. Et de tant que cella estoit au long fort bien déduict en une lettre de Vostre Majesté du XXe du passé, en laquelle toute la conception de vostre cueur estoit clèrement expliquée, il estoit expédient, ou qu'elle prînt la peyne de la voyr, ou qu'elle eût la patience de l'ouyr lire.

Et, là dessus, s'estant rendue fort attentifve, avec quelque esbahyssement que ce pouvoit estre, m'a prié que je luy voulusse lyre la dicte lettre, ce que j'ay faict; et ayant layssé le premier article, qui estoit en chiffre, j'ay commancé en l'endroict où est dict: J'ay sceu certaynement que aulcuns, qui sçavent beaucoup du secret de la Royne d'Angleterre, se sont layssez entendre, etc., jusques à la fin du propos, qui concerne le malcontantement qu'on vous a dict qu'elle avoit du Roy, de ce qu'on luy avoit rapporté qu'il avoit mesdict d'elle. Et m'estant arresté là dessus, pour entendre ce qu'elle me diroit, s'estant trouvée ung peu surprinse, et n'avoyr encores bien preste sa responce, elle m'a prié d'achever le reste de la lettre, s'il y avoit chose dont j'eusse à luy parler.

Et ainsy j'ay continué les aultres articles, qui estoient de l'espérance de la paciffication, des exploicts qui se faysoient cependant en la guerre, du faict de Mr le maréchal de Dampville, de la maladye de Mr le maréchal de Cossé, de vostre bon desir à la justiffication de Mr de Montmorency et du dict Sr de Cossé, de l'exécution du comte de Montgommery et du faict des pleinctes des marchandz; sur toutz lesquelz poinctz nous avons longuement discouru. Mais j'ay ramené, le plus tost que j'ay peu, le discours à silence, affin de retourner au premier article, dont elle m'a prié que je le luy voulusse encor lyre ung coup.

Et puis m'a dict que, quand bien elle auroit esté cy devant offancée, ceste lettre luy apportoit maintenant tant de satisfaction qu'elle avoit occasion de demeurer contante, et qu'elle n'avoit point sceu que le Roy eût mesdict d'elle, car elle ne luy en avoit jamays donné occasion, ny il n'en avoit eu le subject, ny, comme elle pensoit, aussy la volonté; mais qu'elle ozoit bien dire qu'il l'avoit peu traicter plus honnorablement qu'il n'avoit faict, car indubitablement elle avoit eu l'intention et la volonté très bonnes vers luy, de l'espouser, de bon cueur, et n'avoit attandu autre chose sinon qu'il fît quelque déclaration de se contanter de sa religyon en privé; et que lorsqu'elle pensoit l'avoyr aulcunement eue, et qu'elle s'estoit tant advancé que d'envoyer ung de ses conseillers, avec exprès pouvoir, pour conclurre le propos par dellà, il s'estoit trouvé qu'il avoit prins une aultre bien contrayre résolution. En quoy elle ne vouloit pourtant ny pouvoit justement le blasmer d'avoyr évité le mariage avec une vieille; mais elle me tournoit dire, de rechef, que la bonne affection et la bonne façon, dont elle avoit procédé vers luy, méritoit qu'il eût ung peu plus d'honneste respect à elle.

Je luy ay réplicqué ce que j'ay estimé propre pour luy ramantevoyr que les difficultez avoient tousjours procédé d'elle, et de ceulx qui, pour elle, avoient manyé le propos; et qu'il n'avoit tenu, sinon à elle mesmes et à eulx, que ce prince n'eust esté tout sien. Et m'a semblé, Madame, qu'elle a eu bien agréable la recordation d'aulcunes choses qui avoient passé en cella; qui luy ont faict remettre sur aulcuns gracieulx propos, qui ont donné une fort gracieuse fin à cestuy cy.