Et lors je luy ay présentée la lettre que Vostre Majesté luy escripvoit, laquelle, quand elle a veu qu'elle estoit toute de vostre main, m'a demandé si je sçavoys de quoy ce pouvoit estre; et je luy ay respondu que non, mais que, si c'estoit de chose qui procédât de mon advertissement, j'estois là tout prest pour en respondre.

Elle m'a lors appellé à lyre avec elle la dicte lettre et n'en a perdu ung seul mot, et s'est fort arresté sur ce que Monseigneur le Duc vous avoit revellé la praticque, et sur le poinct du secrettère, et de ce que vous affermiez qu'il ne parloit que de luy mesmes, et de la part d'aulcuns turbulans qui y mestoient les noms des deux princes, affin qu'elle y adjouxtât plus de foy, et de ce que vous luy aviez bien voulu escripre fort confidemment toute ceste hystoyre, affin qu'elle ne se layssât tromper d'une si meschante négociation. Et ayant longuement poisé toutz ces poinctz, et iceulx releus plus de trois foys, avec diverses contenances, elle a appellé le comte de Lestre qui s'est venu mettre sur un genoul devant elle; dont je me suis levé.

Et, après qu'ilz ont eu conféré une petite espace de temps, s'en estant retourné, elle m'a rappellé et m'a faict rassoyr. Puis m'a dict, que c'estoit, à ce coup, que Vostre Majesté s'estoit portée en vraye et naturelle mère vers elle, et luy avoit monstré ung très expécial signe de grande amityé, dont elle vous en remercyoit de tout son cueur; et ne s'esbahyssoit plus, si vous aviez eu de la souspeçon beaucoup, bien que, pour ne la vous augmenter davantage, elle avoit différé de vous envoyer ung gentilhomme, qui estoit tout prest, pour vous aller fère la condoléance du feu Roy, vostre filz; et que, si plus tost elle eût eu vostre lettre, indubitablement elle l'eût faict partir, mais que désormays elle feroit de tout ung, d'envoyer ung milord vers le Roy, vostre filz, et vers vous, aussytost qu'il seroit arryvé; et qu'elle estoit bien ayse que Monseigneur le Duc se fust ainsy acquitté du debvoir de bon filz à vous réveller ce qu'il sçavoit, ainsy que nature l'obligeoit de le fère, et que c'estoit de luy que vous pourriés sçavoyr si elle luy avoit faict proposer chose aulcune qui fût contre Voz Très Chrestiennes Majestez, ny contre le repos de vos affères; et qu'elle ne cognoissoit le secrettère ny nul de toutz les serviteurs de son ambassadeur, mais qu'elle s'enquerroit qui il pouvoit estre, pour le fère bien chastier; et vous prioit d'approfondir davantage le dict affère, affin de luy en pouvoir fère plus grande communicquation; et que vous pouviés croyre qu'elle ne se layrroit circonvenir à fère jamays chose qui vous peût offancer; et vous respondroit plus amplement par une sienne lettre, affin de vous donner aultant de satisfaction d'elle, en cest endroict, comme vous luy en aviés faict recevoyr par celle que vous luy aviez escripte.

Je l'ay infinyement remercyé de sa bonne et vertueuse dellibération, et n'ay rien oublyé de ce que j'ay estimé pouvoir servir pour luy fère voyr que, non seulement elle debvoit sçavoyr gré, mais qu'elle se debvoit réputer grandement attenue à Vostre Majesté de cest advertissement.

Et, après ce propos, nous sommes entrés en devis de don Bernardin de Mandossa, duquel elle m'a dict qu'encor qu'il l'eût bien fort faicte presser de son audience, qu'elle la luy avoit néantmoins remise après la mienne, et qu'elle pensoit qu'il ne venoit poinct pour parler pour la France.

Je luy ay respondu que je ne faysois doubte qu'il ne vînt pour remettre sur la parciallité de Bourgoigne, mais, de tant qu'elle mesmes estoit le chef de la part françoyse par deça, que je la supplyois de maintenir et deffendre bien ce party, duquel elle se prévaudroit mieulx que de nul aultre de la Chrestienté.

Et, sur ce, m'estant licencié d'elle, les seigneurs du conseil m'ont détenu quelque temps, sur la déclaration qu'ilz m'avoient auparavant faicte en ceste ville, et dict qu'ilz verroient qu'est ce que réuscyroit de la bonne et honnorable responce que je leur avoys rendue, car entendoient que les désordres et injures continuent plus grands que jamays sur leurs subjectz, et que freschement ung vaysseau de guerre du Hâvre de Grâce avoit pillé ung navyre marchand anglois qui venoit de Roan, quasy sur l'emboucheure de la rivyère de Seyne. Dont le sieur de Walsingam m'a baillé une nothe de leurs pleinctes, avec la marque, en marge, de celles où ilz desireroient estre principallement pourveu. Dont je vous supplye très humblement, Madame, mander en Picardye, Normandye, Bretaigne et la Guyenne, qu'on m'envoye aussy ung rolle des pleinctes des subjectz du Roy, aulxquelles il n'a esté satisfaict par deçà, et ung extrêt des jugementz donnés, depuis dix ans en çà, au prouffit des Anglois, avec actuelle restitution, parce qu'on exagère fort à ceste princesse que je ne luy en pourrois fère apparoir d'une seule, et que ses subjectz sont mesprisez et très maltraictés en France. Et sur ce, etc.

Ce XXIIIe jour de juillet 1574.

La dicte Dame m'a dict qu'elle a commandé de préparer les obsèques du feu Roy, vostre filz, dont Vostre Majesté me commandera si j'auray à m'y trouver, et si je assisteray au service, et à la cérimonye, qui s'y fera sellon la religyon receue en ce royaulme.