CCCXCVIe DÉPESCHE

—du XXVIIIe jour de juillet 1574.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer.)

Audience accordée à don Bernardin de Mendoce envoyé du roi d'Espagne.—Gracieux accueil qui lui est fait par la reine et par les seigneurs de la cour.—Déclaration d'Élisabeth qu'elle ne mettra pas sa flotte en mer.—Promesse d'une satisfaction sur la plainte de la reine-mère contre le secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre en France.

A la Royne, Régente

Madame, je n'ay si tost esté party d'avec la Royne d'Angleterre, de Redinc, le XXe de ce moys, que don Bernardin de Mendossa y est arryvé, lequel a esté honnorablement receu, et elle luy a donné fort bénigne et fort favorable audience, aultant de foys et si longuement qu'il l'a desiré. Et s'est sa légation explicquée, pour la pluspart, en la salle de présance, où les principaulx de la court et ceulx du conseil sont intervenus à voyr comme il a présenté les lettres du Roy, son Maistre, et qu'il a requis la continuation de l'amityé, et qu'il a faict le mercyement de la bonne responce qu'elle avoit rendue, touchant l'armée d'Espaigne, d'en avoyr accordé le passage libre, et l'entrée, et refraychissementz, dans les portz de ce royaulme; et comme il luy a offert les angloys qui avoient esté prins en Flandres, ainsy que le grand commandeur les avoit desjà faictz reconduyre par deçà; desquelz il n'imputoit nullement à elle, mais à leur propre affection ce, qu'ilz avoient suyvy le prince d'Orange, ainsy qu'il y avoit bien, parmy leurs compagnies hespaignols, aussy des gentilshommes angloys, vaillantz et de grand cueur; qui cherchoient, les ungs et les aultres, de voyr la guerre; et que le Roy, son Maistre, ne desiroit rien tant que de renouveller et confirmer plus estroictement que jamays avec elle les anciennes amityés et alliances de Bourgoigne, sellon qu'il avoit mandé aulx députés de Flandres, qui estoient icy, qu'ilz eussent à composer, commant que ce fût, avec elle et avec ses subjectz, ces derniers différends des prinses, en la façon qui plus la pourroit contanter.

De toutz lesquelz propos elle a monstré de demeurer infinyement bien satisfaicte, et a confirmé, tout hault, les mesmes seuretés et resfraychissementz, qu'elle avoit octroyé pour l'armée d'Espaigne; et a remercyé grandement le renvoy des anglois, non pour l'amour d'eux, car estoient, disoit elle, sans adveu et dignes de chastiement, mais pour le respect que le Roy d'Espaigne avoit voulu avoyr à elle; qui luy avoit monstré en cella, et en plusieurs aultres choses, beaucoup de vrays signes de l'amityé qu'il luy portoit; et qu'elle seroit par trop ingrate, si elle ne luy rendoit pareils bons tesmoignages de la sienne, sellon qu'elle se recognoissoit obligée à luy de la vye, et de l'estat, et du lieu qu'elle tenoit; et que, pour luy fère foy de la confiance qu'elle vouloit avoyr en luy, qu'elle ne métroit ung seul navyre de guerre dehors; ains estimeroit que ce seroit luy, puisqu'il avoit, à présent, des forces en mer, qui se trouveroit armé pour elle, si quelqu'ung la vouloit offancer, monstrant cesser de son armement en faveur du dict Roy Catolicque, bien qu'auparavant elle l'eût ainsy résolu de fère.

Néantmoins, sur cette tant ouverte démonstration sienne, il n'y a eu celluy de sa court qui n'ayt mis peyne de monstrer aussy quelque signe de bonne affection, vers le dict Roy Catholicque, au dict don Bernardin, et que la générale inclination de ce royaulme estoit à l'alliance de Bourgoigne.

Or a il eu, depuis, une plus longue et plus privée communicquation avec elle, et a praticqué bien fort estroictement avec milord trézorier, mais beaucoup plus estroictement avec milord de Lestre, et a esté, sellon qu'on m'a dict, bien instruict par Me Athon, qui ne l'a layssé sans guyde et sans le bien addresser en tout ce qu'il a eu à fère. Et après avoyr esté bien caressé, festoyé, entretenu, mené à la chasse, mangé à la table de la dicte Dame, et honnoré d'une chayne de huict centz escus, avec d'autres présentz d'hacquenées et de lévriers, que les seigneurs luy ont donné, il a esté fort gracieusement licencié. Et luy a esté ordonné deux navyres de guerre de la dicte Dame pour le repasser dellà.

Je ne sçay encores sur quoy a esté sa secrette négociation, ny quelles autres bonnes responces il emporta; mais je feray dilligence de vous en pouvoir bientost mander quelque chose.