De quoy s'estant les passionnés Protestants bien apperceus, et pareillement ceux qui portent, ici, le faict du Roy d'Espaigne, et se voullants, les uns et les autres, servir de l'occasion, ceux ici firent incontinent sçavoir au grand commandeur de Castille, qu'il estoit temps qu'il envoyât par deçà un personnage de qualité, pour renouveller l'amitié avec cette princesse, et avec ce royaulme; et que, si le Roy, son Maistre, y avoit tant d'affection, comme il en faisoit le semblant, qu'il y trouveroit, à ceste heure, de la facilité et disposition fort bonne. Dont, soubdain, il print espédiant d'y envoyer don Bernardin de Mendossa; mais, pour monstrer que l'occasion de sa légation n'estoit soubdaine, ains qu'elle provenoit de plus loing, il fit courir le bruict que, de certains blancs qu'il avoit rempli à cest effaict, c'estoient des lettres bien fresches du Roy, son Maistre, qui enfin luy estoient venues par la voye de Gènes, après que plusieurs aultres siens pacquets avoient esté volés, en France, par ceux de la nouvelle religion; et advertit ceux de son parti, ici, qu'ils commenceassent d'ainsi le publier.

Lesquels ne faillirent pas de faire bien honneste cette nouvelle, comme très oportune, sur le doubte où l'on estoit de l'armée d'Espaigne, et se mirent à pratiquer des personnes plus principalles, hommes, et femmes de ceste cour, et proposer tout ouvertement, et avec grande expression, dans ce conseil, les choses que s'ensuivent, ainsi que le Sr de La Mothe Fénélon en a esté seurement adverti:

Que l'intelligence du Roy d'Espaigne estoit nécessaire et de très grande utilité à l'Angleterre, considéré que le commerce et la navigation des Anglois, qui estoient les deux choses sur lesquelles se maintenoit principallement l'estat de ceste couronne, estoient si meslées et fondées avec l'Espaigne et Flandres, et pareillement celles des Espagnols et Flamans avecque l'Angleterre, qu'il n'estoit pas possible que les uns se pussent passer des aultres, ainsi que la preuve du suspens et intermission du traffiq, où ils en avoient esté, ces quatre ou cinq ans derniers, avoit faict sentir, de chasque costé, que les inconvénients en venoient si grands que les pays s'en estoient plusieurs fois cuidés rebeller;

Et qu'on n'avoit jamais peu bien establir le commerce en ce royaulme de France, fust pour incompatibilité des deux nations, ou par faulte qu'il n'y eust de bons ports par delà, ou que les subsides y feussent trop grands, et les charrois trop chers et difficilles, et les chemins mal seurs: ou qu'on n'y trouvât à y faire la descharge, ni à charger ce qui faisoit besoin par deçà: ou bien d'aultres désordres et manquements de la police et de la justice du royaulme; de sorte qu'ils jugeoient n'y avoir propos ni apparence qu'ils deussent laisser leurs anciens entrecours, lesquels estoient faciles et aisés, pour en commencer des nouveaux qui n'avoient nulle aisance ni facilité;

Qu'il ne s'estoit veu, ni ne se voyoit rien au Roy d'Espaigne, pour quoy la Royne, leur Mestresse, deubt rejetter son amitié ny luy dénier la sienne, puisqu'il la venoit rechercher; car il s'estoit tousjours monstré prince véritable et certain, plain de grande modération, et d'intégrité, qui n'avoit poinct meu de guerres injustes, ni qui ne feussent nécessaires; et n'avoit usé, en icelles, ni fraude, ni mauvaise foy, ni exercé aulcuns actes cruelz qui feussent hors du debvoir de la guerre, ni contre les termes de la justice;

Qu'il s'estoit monstré si modéré qu'il n'avoit poinct refusé, pour la diversité de religion, de confirmer les anciens traictés avecques la Royne, leur Mestresse; et que, tant qu'elle avoit esté de bonne intelligence avecques luy, il avoit bien gardé que le Pape ni le concille n'avoient rien meu contre elle; qu'elle n'avoit poinct de particuliers ennemis auprès de luy, pour l'inciter à la fascher: et si le duc d'Alve l'avoit d'aultrefois esté, il falloit considérer qu'il en avoit esté aulcunement provoqué; et néantmoins son Maistre ne l'en avoit pas despuys advoué, et le tenoit encores, à cause de cella, assez recullé de luy;

Que les précédents Roys, prédécesseurs de ceste couronne, avoient assez cognu que leurs affaires s'estoient tousjours très bien portés avec l'intelligence d'Espaigne, et non seullement ils en avoient maintenu leur estat en grande seurté, et enrichi leurs subjects, mais avoient exécuté, avec cet appuy, de grandes entreprinses ailleurs, et s'estoient rendus formidables à leurs ennemis; et qu'en effaict, de tous les aultres voysins, ils n'avoient jamais guières senti que mal, dommage et ennuy, et de cestuy ci toujours beaucoup de bien, faveur et support; et estoient pour en sentir plus que jamais, et pour estre bien secourus de luy, à leur besoin, là où les aultres estoient si ruinés et si empeschés, qu'ils ne se pouvoient secourir eux mesmes;

Et que, si l'on venoit à l'occasion des derniers différents d'entre la Royne, leur Mestresse, et le dict Roy d'Espaigne, l'on trouveroit que c'estoit luy qui avoit à se plaindre; car il estoit l'offencé, et ses subjects avoient esté beaucoup plus pillez que les Anglois. Dont, puisque l'opportunité s'y offroit très bonne, de pouvoir esteindre maintenant ceste injure avec un tel prince, leur ancien ami et confédéré, et avecques ses dicts subjects, qu'ils ne la debvoient nullement laisser passer; et que eulx osoient bien respondre, sur leur vie, que, si la Royne, leur Mestresse, voulloit bien user vers luy, qu'elle ne sentiroit, par mer ni par terre, ny en nul endroit de ses pays, ni en chose qui appartienne à sa grandeur et couronne, ni en l'estat de sa relligion, aulcun empeschement, dommage ny desplaisir, de tout le temps de sa vie.

A laquelle opinion un chascung monstra non seullement de consentir, mais d'y apporter quelque bonne parolle de confirmation; dont feut délibéré que le dict don Bernardin seroit bien et honnorablement receu, et seroit respondu avec toute faveur.

D'autre costé, les principaux supposts de la nouvelle religion se assemblèrent, plusieurs foys, en conseil, et appellèrent souvant Villiers Calvart, et aultres ministres, et pareillement les agents des princes protestants et de la Rochelle; pour adviser, avec eux, de ce qui estoit à faire, après la mort du feu Roy, et en l'absance de cestuy ci. Et puis allèrent ressusciter, plus vifves que jamais, leurs poursuittes en ceste cour: où ils feurent mieux ouis qu'ils ne l'avoient encores esté, depuis ces nouveaux troubles: et feurent assistés des mesmes partisans d'Espaigne, soubs l'odeur de l'accord qui se menoit entre le grand commandeur de Castille et le prince d'Orange; et, bien qu'ils ne rapportassent pour lors l'espécialle promesse, qu'ils demandoient de la dicte Dame, d'estre assistés de somme désignée de deniers, et de nombre certain d'hommes et de vaisseaux, et de la faire entrer en ligue ouverte avec les princes protestantz, si eurent ilz beaucoup de bonnes parolles, et firent tant qu'elle retourna souvent à la délibération d'armer: et que un Orné, anglois, et un Labrosse, françois, feurent dépeschés en Allemagne, et qu'on fît au dict sieur de La Mothe Fénélon ceste déclaration qu'il a mandée touchant les déprédations; et obtîndrent aussy que, sellon qu'on verroit la disposition du temps et des choses le requérir, ils seroient, de jour en jour, mieux respondus et satisfaictz.