De toutes lesquelles délibérations estant, le dict ambassadeur adverti, et craignant que la dicte Dame et les siens, non seulement se bandassent, mais qu'ils s'efforceassent aussy de bander, avec eulx, ceux de leur intelligence contre le Roy, il envoya soubdain devers milord trésorier et le comte de Lestre, et Mr de Walsingham, pour les reschaufer à la ligue de France; et leur en fist représenter les utilités, et la grande seurté qui en viendroit à tout ce royaulme. A quoy les deux respondirent aulcunes parolles indifférantes, sans se voulloir ouvrir de rien.

Mais le comte de Lestre, avec lequel feut besoing d'estreindre un peu plus la négociation, parce qu'avecques luy plus qu'avec nul aultre ces supposts protestants et les partisans d'Espaigne s'efforçoient d'entrer en estroicte pratique, manda franchement à ce dict ambassadeur qu'il avoit le cœur oultré de despit et de regret, de ce qu'après avoir tant travaillé et tant despandu, comme il avoit faict, pour avancer en ce royaulme l'intelligence de France, il y avoit faict entrer la Royne, sa Mestresse, et tout son conseil, il se trouvoit maintenant de n'estre, en nulle part de la Chrestienté, tant haï ni tenu pour suspect, que là; et que, quand il se souvenoit qu'il s'estoit extrêmement formalisé pour la dicte couronne, au préjudice des aultres alliances, et d'Espaigne et d'Allemaigne, et de sa propre relligion; et qu'il n'estoit nulle sorte de bons et bien rellevez offices qu'il n'eût faict pour icelle, trop plus ouvertement que nul aultre estranger du monde ne l'eût osé entreprendre, espérant d'y trouver du refuge à son besoin, il ne pouvoit dire sinon que la France se portoit par trop ingratement vers luy; mais que, pour cella, il ne lairoit de conseiller à sa Mestresse de garder bien l'amitié au Roy, quand il viendroit en son rang d'en parler, ayant tousjour jugé que c'estoit le bien d'elle et de ses subjects, car aultrement il n'y eût eu tant d'affection; et ne falloit doubter que si le Roy la demandoit, et qu'il requist, de bonne sorte, la confirmation de la ligue; qu'il ne l'obtînt: mais qu'il craindroit par trop de s'en rendre désormais plus solliciteur, ni instiguant, comme il avoit faict, s'il ne voyoit bien procéder de meilleurs effaicts de delà.

Comme aussy, il se délibéroit de conseiller, de mesmes, l'amitié d'Espaigne, puisqu'il estoit si humainement recerché de ne s'y opposer plus, et qu'à dire vray le Roy d'Espaigne ne luy avoit jamais donné occasion que de luy estre fort serviteur: car, quand il estoit entré en ce royaulme, il avoit tiré luy et ses deux frères de prison, et leur avoit faict rendre l'héritage de leur père, qui estoit confisqué; et quand l'armée d'Angleterre avoit esté à Sainct Quentin, soubz le comte de Pembrok, il luy avoit faict tenir le second lieu, et commander à l'artillerie; et puis, au retour, il n'avoit poinct escript, pour nul aultre, plus favorablement que pour luy, à la Royne Marie, sa femme; dont son premier avancement en estoit venu.

Et, après la mort de la dicte Royne, il avoit à luy et non à pas un plus de ceste cour, escript de sa main, par le comte de Férie; et luy avoit offert une pension de quatre mille escuz, prévoyant bien qu'il estoit pour tenir quelque lieu d'authorité en ce royaulme, laquelle pension il avoit reffusée, bien que d'aultres en avoient accepté. Et depuis, par l'évesque d'Aquila, il luy avoit faict mestre en avant de s'ayder de luy pour espouser la Royne, sa Mestresse: et que, indubitablement, il luy conduiroit l'effaict de ses nopces au poinct qu'il le pourroit desirer, à ses propres despans, avec le concours de tous les amis qu'il avoit en ce royaulme, et avec la faveur des princes estrangers, jusques à luy offrir le consentement et l'authorisation du Pape; et que, mesmes, s'il voulloit incliner à la réduction de la religion catholique, que le Pape luy octroyeroit un chapeau de cardinal pour son frère, et d'establir luy et sa race, pour jamais, en ceste couronne, qui avoit esté un poinct de ce dernier qui l'avoit faict retirer de la praticque du dict d'Aquila; mais il ne laissoit pourtant d'en avoir grande obligation à son Maistre;

Que, pour lors, il avoit eu plus d'inclination à la France, et trop meilleur opinion des François que des Espaignols, ce qui l'avoit, assez tost après, faict déclarer ouvertement pour le Roy, jusques à avoir accepté, pour très grand honneur et faveur, son ordre: dont le Roy d'Espaigne avoit commencé de désespérer des choses de ce royaulme; mais qu'à présent la preuve du temps et des personnes luy faisoit voir, et à tout ce royaulme, que l'alliance d'un tel prince n'estoit nullement à rejetter, et mesmes qu'il se conduisoit si bien vers eux, qu'ilz ne sçavoient desirer rien de mieux de luy; car, de tous les traictés, entrecours, et trafiqs de ses païs il offroit cella mesmes aux Anglois que ses prédécesseurs leur avoient, de tout temps, concédé, sans diminution quelconque; et encores avec des privilèges davantage, s'ils en demandoient; et, pour le regard des prinses, et aultres différants, d'en fère entièrement comme ils voudroient; touchant à son armée de mer et à ses forces, qu'elles seroient pour servir et non pour nuire, en façon que ce feust, à leur Mestresse, ny à son royaulme; et que, mesmes, le dict comte entendoit que don Bernardin avoit charge d'offrir parti à la dicte Dame, ne voullant poinct dissimuler au dict de La Mothe Fénélon, que indubitablement il seroit bien venu en ceste cour.

Là dessus, il vint bien à propos au dict Sr de La Mothe Fénélon qu'il eût à demander audience, laquelle il n'obtint pas pourtant, sans que les partisants d'Espaigne débatissent assez qu'elle debvoit estre premièrement octroyée au susdict don Bernardin, lequel la demandoit en mesmes temps, par ce, disoient ils, qu'il venoit de loing. Néantmoins le dict de La Mothe Fénélon luy feust préféré, et mit peyne, avec une lettre du Roy, du XVe de juin, de Cracovia, et une aultre que la Royne, sa mère, escripvoit, de sa main, à ceste princesse, de la remestre en quelque bien bonne disposition vers eux; et ne cogneut le dict Sr de La Mothe Fénélon qu'elle se réservât que une seule chose: c'est que, si Leurs Majestez Très Chrestiennes se voulloient tant laisser posséder aux princes estrangers, ou bien à ceux des leurs, lesquels elle ne pouvoit avoir sinon fort suspects, se souvenant qu'ils avoient peu interrompre le mariage d'entre le Roy et elle, et qu'ils voulleussent tant deppendre de leurs advis et persuasions, qu'elle ne peût rien establir avec Leurs majestez mesmes, sans danger d'estre bientost renversée par les aultres, qu'indubitablement elle ne sçauroit se commettre à leur amitié. Sur laquelle audience le dict ambassadeur fit une bien ample dépesche à Leurs Majestez Très Chrestiennes, du XXIIIe du passé.

Le jour ensuivant, le dict don Bernardin fust ainsi bien honnorablement receu, et bien ouï et festoyé, et puis favorablement licencié, comme le dict de La Mothe Fénélon l'a despuis mandé. Et oultre les particullarités, qu'il a desjà escriptes, de sa négociation, il a entendu, despuis, que celle, qu'il avoit faicte, en privé, avoit esté de dire à la dicte Dame que, puisqu'elle monstroit de se voulloir marier, le Roy, son Maistre, luy voulloit bien offrir un party très honnorable, et lequel il espéroit que seroit à son contentement, premièrement de son frère, don Joan, lequel il ne tenoit en aultre rang que de frère germain et utérin, estant fils du grand Empereur Charles cinquiesme, et prince, de soy mesmes, d'une telle vertu et singullière valleur, et de telle perfection de nature, que nul aultre prince se pouvoit justement préférer à luy, ou bien le prince Ernest, segond fils de l'Empereur, prince excellent et rare, entre tous ceux de la Chrestienté; et avec l'ung ou l'aultre luy faire des avantages trop meilleurs et plus grands qu'elle n'en sçauroit avoir de nul aultre party.

Or, n'a pu encores bien au vray sçavoir le dict de La Mothe Fénélon quelle responce il a emportée; mais on l'a bien adverti que ceux de ce conseil avoient plus pressé, que onques ils n'avoient faict auparavant, la dicte Dame de se marier, sans toutesfois l'adstreindre à un party plus qu'à un aultre, mais d'en prendre quelqu'un qui luy peût plaire; et qu'elle leur avoit monstré de n'en estre pas esloignée; et qu'il sembloit que ses deux principaux conseillers inclinoient toujours plus à Monseigneur le Duc, puisque le propos en estoit si avant, que à tout aultre, pourveu que les choses, qu'on luy avoit mises sus, n'y donnassent d'empeschement, bien que je jugeois que, de ce costé, ni de l'aultre, on ne se debvoit plus attendre à ceste poursuitte.

Néantmoins le dict don Bernardin manda au dict de la Mothe Fénélon, après pleusieurs honnestes parolles de merciement, sur une visitte qu'il luy envoya faire par le Sr de Vassal, qu'il l'excusât, s'il ne le pouvoit venir voir, parce qu'il estoit pressé de son retour devers le grand commandeur, et qu'il ne sçavoit s'il avoit à passer incontinent devers le Roy, son Maistre, sur certain incident de la présente légation.

Cestuy ci ne feust plus tost party, que les Protestants et les ministres retournèrent, en cour, renouveller leurs premières instances, et en mectre encores d'aultres en avant, de ce qu'ils estimoient estre besoin de pourvoir, à l'arrivée du Roy.