Celluy Poutrin, qui se faict appeller Dupin, est encores icy, n'ayant peu, avec toute l'assistance des ministres, impétrer rien de ceste princesse par dessus ce que je vous ay desjà escript: qu'elle s'estoit dellibérée d'attandre comment procèderoit le Roy, vostre fils, vers elle, et vers l'entretènement de la ligue, qu'elle avoit avec le feu Roy, son frère, premier que de rien attempter contre luy. Ce qui a faict mettre en avant par les plus passionés ces faulx bruictz que je vous ay desjà mandez, affin d'essayer s'ilz la pourroient mouvoir à leurs affections; et ne m'ont espargné en leurs discours vers elle, disantz que je la trompois de mensonges et de veynes persuasions, et que je luy allois racomptant du faict du Roy, vostre filz, et de Vostre Majesté, et de voz affères, tout au contraire de ce que j'en sçavoys; tant y a que le dict Poutrin est encores icy, attendant sa résolution. Et le ministre Textor n'a pas esté conseillé, arryvant de la Rochelle, d'aller rien pourchasser en ceste court, car ont bien veu que cella ne luy eût esté que temps perdu; dont, après qu'il a eu faict assembler, par quatre ou cinq foys, le conseil des ministres, en ceste ville, sur les moyens de pourvoyr au secours et deffance de la Rochelle, et pour dresser des forces par mer par dellà, il est passé devers le prince d'Orange en Hollande, et Du Lua a esté renvoyé en Allemaigne. Et m'a quelqu'ung adverty que, sellon la négociation qu'a faicte le dict Textor, il semble que ceulx de la nouvelle religyon, de la Rochelle et du Poictou, se sentent pressés, et qu'ilz sont assez effrayés; dont, si Brouage estoit reprins, je croy que les Angloix, à très grande difficulté, se mouveroient jamays par mer pour eulx, par faulte de retraicte; parce que celle là seule leur semble opportune, puisque les Rochellois ne les veulent recevoyr dans leur ville, et aussy que la commodicté du sel, du quel ilz font leurs contratz et marchez, leur deffaudroit.
J'entends que cest agent du comte Palatin qui est freschement arryvé en ceste court, et encores ung aultre allemant qu'on estime estre agent du duc de Saxe, ont eu à fère deux sortes de légation à ceste princesse: l'une, ouverte, pour la prier de conformer les instructions du millord, qu'elle envoyera devers le Roy, à celles que leurs mestres ont baillées à leurs ambassadeurs, qu'ils luy ont desjà dépeschées, tendantes au soulagement de ceulx de leur religyon et à mettre ung repos en la Chrestienté; et l'autre, secrette, pour luy remonstrer qu'elle et les aultres princes protestantz doibvent avoyr une grande considération sur le retour du Roy, vostre filz, et sur le passage qu'il a faict par l'Italye, qui leur doibt estre grandement suspect, et que la légation du cardinal Saint Sixte, nepveu du Pape, vers luy, et les confidentes démonstrations que luy ont uzé ceulx qui commandent pour le Roy d'Espagne en l'estat de Milan, leur debvoient estre arguments irréfragables que l'intelligence et confédération de ces deux puissants Roys avec le Pape est très certeyne. Dont l'ont exortée qu'elle vueille, avec les aultres princes protestantz, pourvoyr, de bonne heure, à leur seureté, et favorizer, en France et en Flandres, ceulx qui ont prins les armes pour la deffence de leur dicte religyon, pendant qu'ilz sont encores en pieds; et qu'il y auroit bientost une levée de sept mille reytres et quatre mille lansequenetz en estre, qui seroit preste de marcher en leur faveur, s'il se pouvoit trouver moyen de leur fournyr deux centz mille escuz pour leurs deux premiers payementz. Sur quoy je croy bien que, touchant le premier poinct de leur légation, les dictz agentz seront fort bien respondus: c'est que la dicte Dame fera par le dict milord parler le mesme langage que leurs mestres à Voz Très Chrestiennes Majestez; mais j'espère bien qu'ilz ne seront assez bons orateurs pour impétrer si tost les deux centz mille escuz, bien que quelqu'ung m'a dict que les évesques de ce royaulme offroient d'y contribuer et d'y fère contribuer leurs diocèses: ce qui n'est pas matière bien preste.
Et ce que je crains le plus est ung aultre moyen de recouvrer deniers, et qui est esmerveillable et bien frauduleux, c'est que certains allemands et ollandoys, et encores, m'a l'on dict, quelques françoys, ont entreprins de forger, en ung endroict de ce royaulme, jusques à ung million d'escus, du coing de France, d'Espaigne et de Flandres, pour soustenir ceste guerre; qui seront si bien faicts qu'on n'en pourra, ny au poix, ny à la touche, cognoistre la différence dans les bons; et que desjà ils ont si bien commancé d'y besoigner, avec la secrette permission d'aulcuns de ce conseil, qu'ilz ont cinquante mille escuz de France toutz pretz. A quoy, Madame, il est besoin de pourvoyr, et mander à Paris, et aultres principalles villes, où la première emplète s'yra fère, qu'on y prenne bien garde; et je ne fauldray de vous mander, de jour à aultre, tout ce que j'en pourray descouvrir davantage.
Me Quillegreu est revenu, depuis deux jours, en poste, d'Escosse, et l'on continue toujours de m'advertyr qu'il mène la praticque d'avoyr la personne du Prince d'Escosse par deçà, dont je suis bien en peyne que cella se trame si secrettement que je ne le puis bien descouvrir. Mr de Méru est allé trouver ceste princesse à Fernand Castel, où elle luy a assigné l'audience à ce jourdhuy. Il faict toutes démonstrations de se vouloyr comporter en très bon et fidelle subject du Roy, mais tels que je voirray estre ses déportements, je ne fauldray de les vous tesmoigner. Et sur ce, etc. Ce XIXe jour de septembre 1574.
CCCCVIe DÉPESCHE
—du XXIIIIe jour de septembre 1574.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Crainte des Anglais que le roi n'ait formé une ligue avec le pape pour détruire le protestantisme.—Leurs efforts pour s'emparer du prince d'Écosse.—Arrestation et mise en liberté de ceux qui fabriquaient la fausse monnaie.—Nouvelles d'Irlande.
A la Royne, Régente
Madame, en attendant d'avoyr bientost la certitude de la bonne et desirée nouvelle que le Roy, vostre filz, soit entré en son royaulme, laquelle se faict desjà aulcunement confesser par ceulx qui plus opinyastroient qu'elle n'adviendroit jamays, j'ay faict sçavoyr à la Royne d'Angleterre ce que Vostre Majesté m'en avoit escript, du dernier du passé, laquelle a monstré non seulement d'en estre bien ayse, mais a faict grand signe d'allégresse de ce qu'il ne pouvoit apparoir qu'il y deût plus avoyr de difficulté, ny de retardement, en son voyage; et s'est efforcée de donner à cognoistre à ung chascun que véritablement elle avoit grand playsir du retour de ce prince; et a eu à dire plusieurs choses, de la vertu et du bonheur qui accompaignent ses entreprinses, et du contentement qu'elle aura d'estreindre une bonne amityé avecques luy, si, d'avanture, il ne veult point mespriser la sienne. Et m'ont ceulx de ce conseil envoyé curieusement demander si Voz Majestez s'achemineroient bientost vers Reims, ou bien si elles prendroient aultre chemin, affin de pouvoir mieulx ordonner du partement du millord qui vous doibt aller trouver. Je leur ay respondu cella mesmes que j'ay veu, par vostre lettre, que en aviés desjà dict à leur ambassadeur; et aulcuns d'eulx m'ont, d'abondant, faict part de celle légation ouverte, que les agens des princes d'Allemaigne, lesquelz sont encores à la suyte de ceste court, ont faicte à la dicte Dame: qui m'ont mandé que c'estoit en la propre forme que je l'ay desjà escript par mes précédentes, du XIXe du présent, mais ne m'ont rien touché de leur aultre secrette négociation; dont a esté besoing que je l'aye recherchée d'ailleurs.