Défiances inspirées à Élisabeth à l'égard des projets du roi contre les protestans et contre l'Angleterre.—Conférence de l'ambassadeur avec l'envoyé du roi d'Espagne.—Projet du prince de Condé de se jeter dans le Languedoc.—Avis à la reine-mère. Conférence de l'ambassadeur avec Mr de Méru.
Au Roy.
Sire, affin que la Royne d'Angleterre ne pensât que l'occasion de n'avoyr heu de voz nouvelles, depuis vostre arryvée à Lyon, provînt d'ailleurs que de voz grandes occupations, j'ay envoyé fère aulcuns honnestes complimentz vers elle, et pour l'assurer que bientost il me viendroit quelque dépesche de Vostre Majesté pour luy en fère sçavoyr de bien bonnes, et pour luy donner toute honneste satisfaction de vostre part; ce qu'elle a eu très agréable: et l'ung de ses expéciaulx conseillers m'a mandé que cest office estoit venu bien à propos pour luy oster une fâcheuse impression, qu'on luy donnoit, de Vostre Majesté, et ne m'en a pas déclaré davantage. Mais j'estime que c'est ce que ung aultre m'a descouvert que, ayant naguyères esté tenue une assemblée de conseil, en ceste ville, par ceulx de la nouvelle religyon, pour pourvoyr à leurs affères, ilz ont, incontinent après, faict semer, en ceste court, que par des lettres qui leur estoient venues de dellà la mer, l'on les avoit seurement advertys que les dellibérations du concille de Trante, contre ceulx de leur dicte religyon, avoient esté renouvellées et confirmées ez mains de Vostre Majesté passant par Italye; et que vous vous estiés obligé, Sire, à Nostre Saint Père, et aulx princes et estatz catholicques, par sèrement solennel, qu'aussytost qu'auriés, avec leur secours, pourveu aulx troubles de vostre royaulme, et recouvert l'obéyssance de voz subjectz, que vous entreprendriés la guerre contre ceulx de voz voysins qui refuzeroient d'obéyr à l'église romayne; et oultre cella, vous aviez faict résouldre, en vostre conseil privé, depuis vostre arryvée à Lyon, que l'Inquisition seroit reçue en France, mais qu'ilz s'assuroient bien que les courtz de parlement et le peuple, et les meilleurs de vostre royaulme, sinon, par advanture, quelques éclésiastiques, s'y oposeroient, et qu'indubitablement il sourdiroit de là une très grande et généralle révolte, par laquelle la pluspart des Catholicques prendroient lors les armes, sans estre attainctz de rébellion, et les Huguenotz continueroient de les exécuter sans estre arguez de maulvayse conscience. Et se sont efforcez de fère bien mordre dans ce dernier poinct la dicte Dame, et ceulx de son conseil, qui, à ce que j'entendz, y ont prins goust, comme au meilleur remède de la peur où les aultres deux les mettent, craignantz infinyement que le premier esclat ne tombe sur eulx. Et ont adjouxté que, d'ung bon endroict, ilz estoient aussy advertys que Vostre Majesté me donroit bientost charge de ouvrir, en termes honnestes et bien gracieulx, un propos à la dicte Dame pour mettre en liberté la Royne d'Escoce; et que si, dans une ou deux foys, elle ne vous y faysoit quelque responce de satisfaction, que vous me feriés, puis après, parler plus rudement à elle, et la sommer ouvertement de sa dellivrance ou que Vostre Majesté se mettroit en debvoir d'y pourvoyr.
Lesquelles choses j'ay bien mis ordre, Sire, aussytost que j'en ay esté adverty, qu'elle ne les ayt receues pour vrayes; néantmoins ilz luy ont mis de poignantz escrupulles dans le cueur, et luy ont fondé, sur cestuy dernier, leurs principalles remonstrances: qu'elle se debvoit dépescher de sa cousine. Néantmoins j'espère qu'elle ne se layrra encores conduyre à nulle dellibération qui vous puisse estre préjudiciable, ny qui puisse interrompre, de sa part, l'amityé, que premièrement elle ne voye comme il luy succèdera de la vostre.
Le Sr de Sueneguen lequel est demeuré, icy, agent pour le Roy d'Espaigne, m'est venu visiter, et m'a bien voulu fère sentir qu'il avoit beaucoup de contantement de ceste court, et de la disposition, qu'il y voyoit maintenant bien bonne vers le Roy, son Maistre, et qu'il pensoit avoyr beaucoup faict, pour son service et pour la conservation de ses Pays Bas, de luy avoyr reconfirmé l'amityé de ceste princesse. Et néantmoins il semble que le dict Sr de Sueneguen ne rejette de communicquer avec les flammantz, qui sont refouys par deçà, ny laysse, pour la faveur et support qu'on leur y faict, de procurer tousjours que les affères de son Maistre y soient pareillement favorisés et supportés. Et estime que c'est beaucoup, en ce temps, de garder que l'on ne s'y déclare ouvertement contre luy.
Mr le vidame de Chartres est encores icy, tout prest pour partir au premier bon vent. L'on me vient de dire qu'il court une nouvelle, parmy ceulx de la nouvelle religyon, que Mr le Prince de Condé est approché vers Genève, et qu'il a intention, n'ayant peu tirer des forces, ainsy qu'il prétendoit, d'Allemaigne, de pénétrer, s'il peut, avec ce qu'il a des siens, jusques en Languedoc, pour employer là sa personne, et azarder sa vye à la deffense de sa religyon. Sur ce, etc.
Ce XXIVe jour d'octobre 1574.
ADVIS, A PART, A LA ROYNE.
Madame, aussytost que Mr de Méru a esté de retour en ceste ville, j'ai trouvé moyen de parler à luy, en lieu escarté, aux champs, parce qu'il n'a ozé venir en mon logis, et, non seulement je luy ay dict, mais je luy ay baillé à lyre ce que me commandiez luy fère entendre par la vostre, du XXVIIIe du passé; et y ay adjouxté toutes les meilleures raysons et persuasions que j'ay peu, pour l'induyre à se bien disposer vers ce que luy commandiez, lequel a monstré qu'il sentoit une grande consolation de la bonne opinyon qu'il vous playsoit avoyr de luy.
Et m'a respondu qu'il supplioit Vostre Majesté se souvenir qu'il ne s'estoit absenté pour faulte qu'il eût commise, et qu'il prenoit Dieu pour juge de son cueur, et le Roy, et Vostre Majesté pour arbitres de ses euvres, s'il avoit jamays faict, ny dict, ny pensé chose qui vous deût offancer;