Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent les Observations sur l'Alceste de M. Gluck, la Réponse du petit faiseur à son prête-nom, sur un morceau de l'Orphée de M. Gluck: l'un et l'autre contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la musique militaire, où il blâme celle de son époque, et offre comme modèles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir été composés par dérision que sérieusement.

J'ai omis de mentionner son Discours sur l'origine des langues qui renferme tant d'aperçus ingénieux, et où l'on trouve quelques chapitres relatifs à la musique.

Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la musique, est d'une appréciation très-remarquable: «C'est un des grands avantages du musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre, tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le mouvement, est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.»

On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras de Gluck, il rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité de faire jamais de bonne musique sur des paroles françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions diamétralement opposées à celles que Rousseau avait toujours proclamées devoir être les seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage de l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-être une intimité allait-elle s'établir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un jour Rousseau écrivit à Gluck, pour le prier de cesser ses visites, prétextant qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage. Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès de lui le chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: «Ne voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire de bonne musique sur des paroles françaises, c'est pour me donner un démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie par son véritable nom, il la prit pour une grossièreté et refusa de jamais revoir Rousseau.

Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait commencée avec cet être insociable. Cette sauvagerie affectée cédait cependant, lorsqu'on laissait entrevoir qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire une réputation d'étrangeté. A un dîner chez Mme d'Epinay, Rousseau nouvellement installé à l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien à son bonheur s'il possédait une épinette. Un des convives, grand amateur de musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connaître. Rousseau manifesta sa joie de posséder cet instrument, sans s'inquiéter d'où il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude chez Mme d'Epinay.

—Qu'avez-vous, lui dit-on?

—Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une armoire, une pile de livres sur mon épinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est tellement discord que je ne puis m'en servir.

—Eh bien! dit le donateur anonyme qui était présent, ce n'est rien, demain je vous enverrai mon accordeur.

—C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? reprit Rousseau.

—Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant.