—Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent à ma misère? Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais.

—Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indigné, et ce sera pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le Diogène, et vous n'êtes qu'un jongleur.

Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. A dater de ce moment, il fut rempli de prévenances pour celui qui lui avait si bien répondu. Il garda son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner sa reconnaissance pour son présent.

Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivoisé l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur de lui.

Il serait bien difficile de résumer une opinion nette sur une nature aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et si incomplets. Néanmoins, en considérant son époque, malgré son ignorance dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa pratique, il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres et sans l'auxiliaire d'ouvrages fort rares ou écrits dans des langues qu'il ne comprenait pas, il ait pu parvenir à se donner assez d'apparence de savoir pour disserter sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et aussi difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien léger par la quantité, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit le Devin du village. Ce fut le signal d'une révolution qu'il n'était pas capable de continuer, mais dont il traçait le premier sillon. Et c'est peut-être à cette révélation que l'on dut plus tard les premiers essais de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra réellement musical en France.

C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des compositeurs français, et il serait au moins injuste de lui dénier sa qualité de précurseur des grands génies qui ont illustré notre histoire musicale moderne.

DALAYRAC

I

Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds, naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753. Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides, qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y chanter en chœur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats exaltaient au plus haut degré son cœur et son imagination. Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la musique à ses autres travaux.

[4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom, déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A. J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.