Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans, sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la seule chose utile et digne d'un travail réel.
Si la musique est presque toujours considérée comme un art essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver; en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque, il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions.
Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si longtemps.
Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province, une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire quelques ouvertures et quelques airs à jouer et à danser des opéras de Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens. Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du tout en mesure. On lui avait confié une partie de second-dessus de violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter.
On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie. Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût inspirés jusque là, on finit par trouver que le petit à M. Dalayrac était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez lui.
Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant, il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait, la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert, parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui, s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.
Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province, en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour cultiver… quoi? la musique.
Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon.
Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre jeune homme; un instant, son cœur fut près de se révolter contre cette exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments; il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son cœur lui donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire de musique.
A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse. Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la première à s'apercevoir de ce changement.