—Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber malade.—Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui me plaisait.
—Tu aimes donc bien la musique?
—Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à recommencer…
—Eh bien! que ferais-tu?
—Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer!
—Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?…
—Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai de ne pas être trop malheureux, même sans musique.
Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu dire tout ce qu'il ressentait. Son cœur était un peu soulagé, mais ses regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait dans un état de soin et de propreté minutieux.
Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi, le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait, c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule préoccupation.
Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'œil, Dalayrac franchit la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores; mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit.