—Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.
Et le cœur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait. Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si heureux. C'est le cœur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit. Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler, et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.
Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise, dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»
Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son assiette.
—N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute la famille du regard.
—Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.
—Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent, et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir: il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.
—C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.
Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un instant avec sa mère.
—Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.