Je ne craignais pas pour mon âme, car je n'avais pas la foi et il m'importait peu que l'Église mît ses fidèles en garde contre l'occultisme. Mais je redoutais une influence virulente sur mon imagination et ma sensibilité. Il y avait bien du louche dans ce que j'avais appris déjà par le docteur E… Aussi, je me méfiais.

Mais ensuite je me remémorai les termes dont Dubus s'était servi pour me peindre la puissance de création poétique qui avait germé en lui au contact du théosophe. Le désir grandit en moi de connaître des joies analogues.

— Qui sait, me dis-je, si ce personnage — peut-être inoffensif, après tout — ne saura pas m'inculquer cette énergique confiance en soi-même dont j'ai vérifié les effets sur Dubus? Et puis Dubus, emballé comme il l'est, par nature, a sans doute exagéré. Je puis toujours aller chez de Guaita en observateur attentionné à mettre les choses au point. C'est tentant!

Ce dernier prétexte me décida. Cependant, j'y insiste, tandis que je me rendais chez de Guaita, en compagnie de Dubus, je sentais que j'avais tort. Ma conscience me murmurait que je faisais mal; mais sans l'écouter, je me forçais à mal faire.

Dans le plus pénétrant de ses contes: _le Démon de la perversité, _Edgar Poe, ce voyant, a décrit, d'une façon incisive, cet état d'âme. Il a montré comment telles circonstances se produisent où celui que ne garde pas la prière court à sa perte, le sachant et _ne voulant pas _réagir…

Le rez-de-chaussée où habitait de Guaita se trouvait dans une rue tranquille et voisine de l'avenue Trudaine. Chemin faisant, j'interrogeai de nouveau Dubus sur cette «clef de l'infini» dont il gardait si jalousement le secret. Il se déroba par des phrases évasives. Ce soir-là, du reste, il était taciturne et semblait possédé d'une idée fixe.

Quand nous eûmes sonné, de Guaita lui-même vint nous ouvrir, une lampe à la main. Les paroles de présentation et d'accueil échangées, il nous fit entrer dans son cabinet de travail. Cette pièce était entièrement tendue d'étoffe rouge au plafond comme aux murs. Une grande glace, d'une limpidité parfaite, surmontait la cheminée. Au-dessus du bureau, chargé de livres et de papiers, une belle gravure reproduisait le _Saint Jean-Baptiste _de Vinci et son sourire énigmatique. Comme meubles, quelques fauteuils moelleux et un large divan oriental qui régnait tout le long d'une des parois.

Tout en causant, j'étudiais de Guaita. De taille moyenne, le corps enveloppé d'une robe de chambre quelconque, il retenait l'attention par trois particularités de sa physionomie. Encadré d'une barbe d'un blond pâle qui se terminait en pointe, son visage était d'une pâleur cadavérique: il semblait que le sang n'avait jamais rougi ses pommettes terreuses. Sa bouche, mince comme une estafilade de sabre, offrait des lèvres d'une coloration de violette délavée, presque mauve. Ses yeux, bleu faïence, dardaient ces regards acérés dont Dubus m'avait parlé; ils trouaient comme des vrilles. Je remarquai que les pupilles en étaient extraordinairement dilatées.

La conversation, en cette première rencontre, fut d'abord assez banale. Dubus se taisait presque tout le temps, mais il était nerveux et semblait attendre quelque chose. Guaita, fort courtois d'ailleurs, se tenait sur la réserve. Moi, je me sentais mal à l'aise et, détail qu'il faut retenir, quoique la température fût très douce, j'avais froid, physiquement froid, surtout aux mains, comme si je les avais tenues dans l'eau glacée.

Naturellement la littérature fut mise sur le tapis et de Guaita me demanda si je travaillais à un livre en ce moment. Je lui dis que je composais des poèmes d'amour. — C'étaient ceux qui furent réunis depuis sous le titre: Une belle Dame passa. J'étais alors très épris de la personne qui les motiva — sans, du reste, être payé de retour.