Or, dans cette soi-disant étude critique sur l'auteur du _Roi Lear, _il affirme, plus que jamais, cette méthode disparate. Il y parle de tout: des fumées de Londres et des nuances de la mer, du goût des mouton tourangeaux pour le sel et des qualités qu'on doit exiger d'un bon domestique. Il y orchestre des quadrilles où Job fait vis-à-vis à Voltaire et Ézéchiel à Don Quichotte. Il nous donne, en trois phrases d'une incomparable magnificence, la vision des Alpes au coucher du soleil. À côté, dans un chapitre intitulé: _le Beau serviteur du Vrai, _il divague, à propos d'instruction laïque, autant qu'un primaire gavé de socialisme jusqu'au noeud de la gorge. Et de Shakespeare, en somme, il est fort peu question. «Dans son oeuvre, s'écrie Hugo, j'admire tout, comme une brute!»
Puis quelques citations — bien choisies d'ailleurs — et un point, c'est tout.
Si pourtant, il y a encore autre chose: l'effort perpétuel de Hugo pour se hisser sur un piédestal de philosophe et de penseur.
Précisément il ne fut jamais ni l'un ni l'autre. Merveilleux forgeron des rythmes, éblouissant créateur d'images, stupéfiant constructeur d'antithèses parfois évocatrices, splendide halluciné de la tempête et de l'ombre, il incarna, plus que personne, ce désordre chatoyant que fut le romantisme.
C'est l'une des plus joyeuses mystifications du dix-neuvième siècle que de le présenter comme le penseur type. À quoi n'a cependant point manqué un plaisantin grave du nom de Renouvier. Ce rhéteur, qu'on dit spiritualiste, publia naguère un volume: _Victor Hugo philosophe, _dont la lecture faillit me faire périr d'hilarité.
Car la philosophie de Hugo, qu'est-ce que c'est? Elle se résume en la calembredaine émise par Rousseau de Genève: l'homme est originairement bon; ce sont les institutions sociales et religieuses qui le pervertissent. À l'usage, on a vu ce que valait le précepte; il a produit cette bacchanale de gorilles: la Révolution; il a enfanté cet agneau méconnu, le doux Marat et ce philanthrope calomnié, l'exquis Robespierre; il a fait cabrioler, comme des chèvres, ces agités sentimentaux: les Républicains de quarante-huit. Et que d'autres méfaits! Celui-ci: la glorification d'un nouveau fétiche: le Progrès, grâce auquel l'humanité se figura qu'elle allait se déifier. Celui-là: le pullulement des anarchistes. — Et par anarchistes, je n'entends pas seulement les personnages aigris ou obtus qui préparent l'âge d'or de l'avenir à coups de bombes, de poignards et de revolvers. Je range sous la même étiquette ces éducateurs de la jeunesse que nous amena l'invasion protestante, ces déformateurs de l'intelligence française, ces sectateurs de l'individualisme, les universitaires actuels, dont Charles Maurras a dit, avec raison dans sa belle Enquête sur la Monarchie, «qu'ils ne formaient que des anarchistes ou des dilettantes».
Hugo, outre vibrante, où s'engouffraient tous les vents de l'espace, ne pouvait que s'assimiler les solennelles balivernes dont son siècle s'était épris. Elle faisaient dans sa cervelle, incapable de pensée suivie, un tintamarre extraordinaire; elles s'y mêlaient en d'étranges amalgames. Puis il les relançait à travers le monde, et c'étaient des beuglements lyriques, tantôt harmonieux, tantôt dissonants, faits pour déconcerter ceux qui cherchaient un lien entre toutes ces incohérences.
En effet, feuilletez l'oeuvre de Hugo; je vous défie d'y trouver une unité de doctrine. À cette page, il est panthéiste; dans cette strophe, il est manichéen; voici un chapitre truffé de christianisme trouble; en voici un autre où le Bouddha stupide est préféré à Jésus-Christ; et enfin voici une tirade où le poète découvre Dieu dans un pied de table.
À travers toutes ces fariboles grandiloquentes, il n'arrêtait pas de prophétiser. Et ce n'est pas en cette posture de Nostradamus- Arlequin qu'il est le moins cocasse.
Oyez un peu quelques-unes de ses prédictions: quand tout le monde saura lire, les hommes tomberont dans les bras les uns des autres et la guerre sera pour jamais abolie. — Au vingtième siècle, il n'y aura plus de guerre; on s'étonnera d'avoir attendu si longtemps pour constituer les États-unis d'Europe…