L'expérience le prouve en ce qui concerne un grand nombre d'ouvriers des villes. Elle le démontre d'une façon encore plus frappante à ceux qui vivent d'habitude avec les paysans.

Quand je dis vivre avec eux, je n'entends point par là s'installer dans une de ces bicoques, d'architecture extravagante, que les commerçants retirés baptisent, sur plaque de marbre noir, _Mes Loisirs _ou Mon Repos.

Ceux-là ne se frottent à l'homme des campagnes que pour lui acheter des légumes ou, tout au plus, en temps d'élection, pour briguer un siège au conseil municipal.

D'ailleurs, le paysan ne se livre pas facilement. Il se méfie du citadin; il le considère un peu comme un être d'une autre race dont les intérêts ne sauraient être analogues aux siens. Il se demande ce que cet intrus vient faire au village et il le soupçonne fort souvent de viser à lui ravi la terre — ce sol nourricier, producteur d'écus, vers lequel se tournent toutes ses ambitions, tous ses désirs, tous ses espoirs et tous ses rêves.

Si après avoir espionné longuement le nouveau venu et analysé, avec plus ou moins d'exactitude, ses allures et ses moeurs, il s'aperçoit qu'on n'en veut point à son patrimoine, alors il se rassérène. Tout en restant sur la défensive, il laisse parfois l'observateur pénétrer dans son âme obscure et il révèle, sans le vouloir, quelques-uns des mobiles fort simples qui déterminent les actes essentiels de son existence.

Encore cette demi confiance demeure-t-elle fort relative, prompte à s'effaroucher. Au moindre propos, à la moindre démarche mal interprétés, il se retire comme un escargot dans sa coquille de prudence héréditaire vis-à-vis de l'étranger.

Donc, pour arriver à connaître le paysan, il faut vivre de sa vie, près de lui, comme lui quant au domicile et aux habitudes et, par surcroît, ne montrer aucune velléité d'acquérir de la terre dans le pays.

C'est ce que j'ai fait pendant plusieurs années, d'abord vers Lagny, dans un village dont le terroir était limité par de vastes domaines appartenant à des Juifs considérables; ensuite, dans un village situé en lisière de la forêt de Fontainebleau. Ici la population se composait, par moitié environ, de producteurs d'asperges et de bûcherons exploitant, pour la boulangerie et les poteaux de télégraphe, les plantations de pins du bornage. Là, on cultivait la betterave et le blé.

Dans l'un et l'autre endroit, j'occupais une petite maison dont les deux ou trois pièces carrelées, blanchies à la chaux, meublées d'une façon très sommaire, s'encombraient, comme il sied, d'une quantité de livres.

Le premier de ces villages s'appelle Guermantes. Le second porte le nom d'Arbonne; il acquit quelque notoriété après que j'eus publié Du Diable à Dieu.