Ce sont les notes prises sur le vif à cette époque qui me servent pour établir que l'instruction, à programme diffus, telle qu'on la mixture dans les écoles laïques, non seulement ne modifie pas les mentalités paysannes, mais encore ne laisse aux campagnards que le souvenir d'une contrainte extrême et d'un labeur pénible dont ils ne retirèrent aucun profit. Car demander à un paysan de se passionner pour des abstractions, d'acquérir une science dont il ne saisira pas l'application immédiate et tangible, c'est enfouir des grains de café torréfiés dans du sable, avec le fol espoir qu'ils finiront par germer.

À très peu d'exception près, le paysan ne lit pas sinon quelque feuille du chef-lieu où il ne s'intéresse guère qu'aux nouvelles et aux faits divers locaux. Il lit aussi quelquefois l'almanach pour y rechercher les dates des foires qui se tiennent aux environs. Enfin, comme je pense le démontrer par des exemples vécus, ce que nous appelons effort intellectuel, sentiment de l'idéal, sens de la beauté lui échappent de la façon la plus absolue.

Faut-il le regretter? Point du tout. Son intelligence, étroite mais fort lucide en ce qui regarde sa fonction de cultivateur ou d'appropriateur aux besoins de tous des biens de la terre, se passe aisément d'art et de science. Il a fallu la folie d'égalité qui possède la démocratie pour qu'on imaginât de lui fourrer dans la tête un tas de notions dont il n'aura jamais l'usage, et de le déguiser en membre conscient du peuple souverain.

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Voici maintenant quelques-uns des faits qui m'ont permis de voir les paysans tels qu'ils sont et non tels que se les figurent les fabricants de chimères qui déforment la société française depuis plus de cent ans.

À Guermantes, en été, j'avais coutume de placer mon bureau contre la fenêtre large ouverte. Comme la chambre où je travaillais était au rez-de-chaussée, l'on me voyait de la route qui traverse le village.

J'écrivais, je compulsais des volumes; parfois je levais les yeux pour savourer le paysage qui s'étendait devant moi. De grands noyers murmurants, un vieux sycomore, où bruissait un peuple d'abeilles, bordaient le chemin. Ils m'enveloppaient d'une musique ondoyante dont le rythme m'était propice pour la cadence de mes phrases.

Par delà ces arbres, il y avait un verger en pente jalonné de pommiers dont les fruits luisaient, dans le feuillage sombre, comme des boules de corail. L'herbe s'étoilait de scabieuses mauves et de renoncules couleur d'or. Une venelle ombragée d'aubépines descendait vers un mince ruisseau qui jasait sous les cressons et les bardanes. C'était un de ces coins de nature fins, modérés, paisibles, comme il y en a tant dans notre chère Île-de- France.

Étant fort pris par la rédaction de mes livres et des articles qu'il me fallait livrer à date fixe, je demeurais cloué des journées entières à mon bureau — ce que pouvaient constater les passants.

Or, le soir venu, il m'arrivait d'aller rendre visite à l'un de mes voisins, un ressemeleur de chaussures chez qui se réunissaient parfois, pour la veillée, quelques notables du pays.