Une fois que j'avais noirci du papier pendant neuf heures presque consécutives, à peine entré, je me laissai tomber sur une chaise en m'écriant: Ah! que je suis fatigué!

Un éclat de rire général répondit à mon exclamation.

— Eh bien, repris-je, qu'y a-t-il de si risible à cela?… Je travaille depuis ce matin.

Alors l'adjoint au maire, un vieux paysan, dont la face toute rasée se plissait de mille rides malicieuses, déclara: — Vous ne pouvez guère être las: vous passez tout votre temps assis à votre fenêtre. Nous autres qui trimons aux champs, j'voudrions bien être à votre place.

Les autres approuvèrent.

Je fus d'abord un peu interloqué. Puis je saisis que, pour ces simples, la production intellectuelle ne représentait rien de raisonnable. C'est une amusette d'oisif qui ne sait à quoi employer ses mains. Ils ne comprennent que l'effort musculaire ou tout au plus des travaux d'ordre utilitaire tels que l'arpentage, le tracé d'une route par un ingénieur des ponts et chaussées, les calculs d'un entrepreneur de bâtisses. Mais l'art, la littérature: lettre close pour eux. En outre, il leur est impossible de concevoir que le rude labeur de l'écrivain puisse fatiguer autant et plus que le labourage ou la fumure d'un champ.

J'eus d'abord une velléité d'expliquer à ce brave homme que la plume était parfois aussi lourde à manier que la pioche; mais ayant acquis quelque expérience touchant le peu de cas que les campagnards font de tout ce qui ne concerne pas directement la terre, je m'abstins de protester.

Si j'avais tenté une démonstration du travail épuisant qu'implique le métier de littérateur pratiqué avec amour et ténacité, peut- être par une vague indifférence à l'égard «du monsieur qui lit dans les livres», mon interlocuteur aurait-il feint d'admettre mes arguments. Mais tenez pour assuré qu'à part soi, il n'aurait cessé de me considérer comme un… feignant.

* * * * *

J'eus lieu, en une autre occasion, de vérifier la tournure d'esprit purement utilitaire du paysan.