Il y avait, à l'extrémité ouest du village, un délicieux château, bâti sous Louis XIII et qu'entourait un grand parc, dessiné, dans le style grandiose des jardins de Versailles, par Le Nôtre lui- même.

Ce domaine appartenait au baron de L…, qui, fort éprouvé dans sa fortune par le _krach _de l'Union générale, le laissait à l'abandon et n'y résidait que rarement.

J'avais obtenu du gardien de la propriété la permission de me promener dans le parc et il m'arrivait assez souvent d'errer, à pas rêveurs, dans ces avenues envahies par la mousse et les herbes folles.

Un jour, j'y pénétrai au crépuscule. — Le soleil venait de disparaître; mais une large lueur de pourpre ardente et d'or en fusion magnifiait encore les collines occidentales, se glissait à travers les charmilles dont personne n'élaguait plus, depuis longtemps, les branches, et venait s'étaler en nappes fauves sur les boulingrins foisonnant de prêles et d'orties, sur les bassins dont l'eau dormante prenait des tons de topaze trouble et d'aigue- marine enfumée. Des taillis inextricables l'ombre montait déjà. Tout était silence, vétusté, désolation poignante. La mélancolie de l'heure et la beauté funèbre de ce parc, où les vestiges d'un passé magnifique achevaient de s'effacer sous les ronces, me parlaient si fort à l'âme que je m'adossai au fût d'un peuplier à demi-mort pour mieux en goûter la solennelle tristesse.

Comme je m'absorbais de la sorte, j'entendis marcher dans un sentier qui rejoignait, entre de vieux ifs, l'avenue où je m'étais attardé. Presque aussitôt, un homme déboucha près de moi.

— Tiens, me dit-il, c'est vous… Je croyais bien, à cette heure, qu'il n'y avait personne ici.

— Et vous, qu'y faites-vous? demandais-je.

— Oh! je viens de la ferme, là au bout… J'ai été porter des boutures au fermier qui me les avaient demandées.

Je le reconnus malgré l'obscurité croissante; c'était un des plus violents amoureux de la terre que possédât le village. Son idée fixe: agrandir son bien. Qu'une parcelle quelconque fût mise en vente, il accourait muni d'écus âprement épargnés à force de privations. Et il entrait dans de sournoises fureurs quand les agents des Juifs truffés d'or du voisinage l'emportaient sur lui par d'écrasantes surenchères.

Je ne sais quel absurde désir de lui faire partager mon émotion me traversa l'esprit. Je me mis à lui vanter la lumière agonisante à l'horizon, la majesté des vieux arbres, la grâce fantomale des parterres conquis par les fleurs sauvages, les lointains noyés de brume bleuâtre. Il m'écoutait d'un air surpris, avec un pli goguenard aux lèvres. Je me tus, me rappelant soudain que les paysans ne voient pas la nature et que, par conséquent, mon lyrisme tombait dans le vide. Il me dit alors: — J'comprends point ce que vous trouvez de beau dans tout cela: des charmes qui pourrissent sur pied, des mares d'eau sale, des carrés où ne pousse plus que de la _foirolle, _ça fait pitié. — Ah! si on ne devrait pas, nous autres de Guermantes, rafler tous ces hectares perdus pour les remettre en valeur!… Ça serait mieux à nous qu'au baron. Nous y planterions des pommes de terre et ça rapporterait au moins… Tandis que maintenant…