À Guermantes, le pays était plein de rossignols qui, d'avril à juin, chantaient sans repos. C'était un enchantement, surtout par les nuits d'étoiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines, de longues notes tenues jusqu'à perte de souffle montaient dans l'ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses à travers le grand silence de la campagne assoupie.
Un jour de printemps, de bon matin, j'étais au travail, la fenêtre ouverte, comme d'habitude, lorsque j'entendis dialoguer sur la route, tout près de ma maison. Je me penchai et je reconnus le père Butelot, cantonnier, qui interpellait François, le garde champêtre, en ces termes:
— Qué que t'as, Françouès? Te v'la les yeux gros et la figure rabougrie comme si t'avais pas dormi.
— Ben non, mon vieux, répondit l'autre, j'ai pas dormi. Tu sais, devant chez moi, il y a un gros hêtre ben touffu. Il y a un cochon de rossignol qui s'est installé dedans et qui n'a fait que gueuler toute la nuit. Je ne pouvais pas fermer l'oeil. À la fin, je me suis levé, j'ai pris une perche et j'ai tapé dans les feuilles pour qu'il se taise… Ah bien oui, ce salaud, il a clos son bec pendant quelques minutes; mais quand je me suis recouché il a recommencé plus fort comme pour se gausser de moi… Faudra que je le guette et que je lui flanque un coup de fusil…
Cette façon d'apprécier le chant du rossignol me parut si cocasse que je fus pris de fou rire. Je me montrai dans l'embrasure: — Quoi donc, dis-je, mon pauvre François, cela vous ennuie quand les rossignols gueulent?…
Il me regarda d'un air offensé: — Bien sûr qu'ils m'embêtent… Et il n'y a pas de quoi rire et vous payer ma tête. Ces oiseaux- là, c'est une vraie vermine. Je vous demande un peu s'ils ne devraient pas dormir comme tout le monde?
Il eut été fort inutile de prêcher au garde champêtre l'admiration de cette mélodie nocturne. Je me retirai donc sans insister. Mais je notais tout de suite la diatribe de François, certain qu'elle me servirait un jour ou l'autre.
— O Heine, ô Shelley, ô Banville, ô lyriques éperdus qui dans le rossignol saluiez un frère en passionnée poésie, que pensez-vous de ce Caliban?
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Une autre fois, j'eus l'occasion de constater combien l'esprit concret, positif du paysan répugnait à toute action désintéressée — même impliqua-t-elle de l'héroïsme.