La traduction du voyage de Nansen au pôle nord venait de paraître. Je l'avais dévorée et je me sentais tout vibrant d'enthousiasme pour le tranquille courage de ce Norvégien qui, avec un seul compagnon, avait affronté les ténèbres glacées des régions boréales, subi sans sourciller des fatigues inouïes, bravé des dangers formidables et avancé, plus que quiconque à cette époque, vers le point mystérieux où se rencontrent tous les méridiens du globe.

J'étais si rempli des exploits de Nansen que le soir, à la veillée, je ne pus m'empêcher d'en parler. Il y avait là, entre autres, Butelot, son fils, garçon de charrue, Gendret, betteravier cossu, deux ou trois femmes qui tricotaient ou reprisaient du linge, et parmi celles-ci la mère Fortuné, une octogénaire éleveuse de lapins et pleine de malice.

Tous m'écoutèrent avec assez d'intérêt à peu près comme si je leur avais conté quelque histoire fabuleuse.

Quand j'eus terminé le récit du merveilleux voyage, Gendret demanda: — À quoi cela lui a servi d'aller là-bas?

— Mais, répondis-je, à découvrir des régions inexplorées et à préciser, ce qu'on soupçonnait seulement, à savoir que les abords du pôle forment un désert où il n'y a que de la neige et de la glace.

— Point de culture, alors?

— Mais non, puisque c'est une mer qui ne dégèle jamais complètement.

— Ben, qu'est-ce que ça lui a rapporté, alors?

— De la gloire.

Mes auditeurs se regardèrent avec stupéfaction et semblèrent se demander si je ne les mystifiais point. De la gloire? De la gloire? De la gloire? Le mot ne signifiait rien pour eux. La mère Fortuné résuma l'opinion générale.