— C't'homme là, dit-elle, ça devait être un fou de se donner tant de mal pour rien.

Les autres approuvèrent en hochant la tête. Et je vis que moi aussi j'étais jugé un insensé du même acabit que Nansen puisque je m'emballais pour des exploits dont ne résultait aucun sac d'écus.

Ici se marque une différence notable entre le paysan et l'ouvrier — surtout l'ouvrier parisien. Celui-ci prise l'esprit d'aventure. Il comprend, jusqu'à un certain point, le dévouement et l'abnégation. Il est même capable de se sacrifier à un idéal, de souffrir pour une cause.

Le paysan, presque jamais. Puis toute curiosité qui n'a point rapport à son existence quotidienne lui demeure étrangère.

Pour preuve: Guermantes n'est qu'à une trentaine de kilomètres de Paris; les communications sont aisées. Eh bien, lors de l'Exposition de 1900, une grande partie des gens du village ne se dérangea pas pour la visiter. Cela leur était tellement égal.

Bien plus, il y avait cinq ou six vieillards, comme Butelot père, qui n'étaient jamais allés plus loin que Lagny. Leur terroir leur suffisait et ils n'éprouvaient pas le besoin d'en sortir.

* * * * *

Voyons aussi ce qui reste dans leur esprit de l'instruction reçue à l'école. Je pourrais multiplier les exemples. Deux me suffiront.

Je sortais pour une promenade dans la campagne quand le bruit d'une discussion m'arrêta. Arthur, fils aîné de la mère Fortuné, un haut gaillard d'un mètre quatre-vingts, qui avait été charretier quelque temps à la ville et qui s'y était dégourdi, interpellait le jeune Butelot. Celui-ci, âgé de seize ans, l'écoutait, tête basse, un pli d'obstination au front, et opposait des dénégations opiniâtres à tous les arguments de l'autre.

Arthur m'aperçut: — Venez donc, Monsieur Retté, me cria-t-il, voilà un mulet qui ne veut pas croire que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil. Vous devriez lui expliquer la chose… Moi, j'y perds ma peine.