— Non, dit énergiquement Butelot, elle ne tourne pas, sans quoi on la verrait remuer. Et elle ne marche pas non plus autour du soleil. Est-ce que je ne vois pas le soleil sortir du bas du ciel, monter jusqu'à midi et descendre, le soir, de l'autre côté: c'est donc lui qui marche. La terre, elle bouge pas… Soutenir le contraire, c'est une menterie.
— Mais Butelot, dis-je, est-ce que l'on ne vous a pas appris les mouvements de la terre à l'école? Il n'y a pas si longtemps que vous y étiez encore et vous ne devez pas avoir oublié les enseignements du maître.
— Sûrement, reprit Arthur, on l'apprend à l'école. Quoique j'aie tout à l'heure trente ans, moi je m'en souviens.
— Ah! s'écria Butelot, le maître, il pouvait bien nous raconter tout ce qu'il voulait, n'est-ce pas? On n'était pas forcé de le croire et puis ensuite est-ce qu'on saisit quelque chose dans tous les mots longs d'un kilomètre qu'il emploie?… Moi, je m'en tiens à ce que je vois.
En désignant l'astre qui flamboyait dans un ciel sans nuages, il ajouta: — Tenez, le soleil, il y a une minute, il était là, maintenant il est plus haut. Donc, c'est lui qui marche: je veux rien savoir d'autre…
J'essayai de lui exposer, en termes aussi simples que possible, les lois de la gravitation. Il m'écouta sans m'interrompre, mais il ne se rendit pas. Il me fut évident qu'il ne me croyait pas plus qu'il n'avait cru le maître d'école.
Je le laissai donc avec Arthur qui, très fier d'être assuré que la terre tourne, le criblait de quolibets.
Il eût été par trop ardu d'expliquer à ce partisan de l'apparence que nos sens ne sont pas les meilleurs guides pour nous rendre compte des phénomènes cosmiques. Et qu'aurait-il dit si je lui avais servi la déclaration de M. Henri Poincaré qui nous apprend que la certitude scientifique n'existe pas, que la théorie de la gravitation se base sur une hypothèse invérifiable et que «même les mathématiques n'offrent, en somme, que des formules conventionnelles sans valeur objective quelconque»?
Eh bien, me dis-je, en m'en allant, voilà, une fois de plus, avérée, la banqueroute de la science. Non seulement cette magicienne est incapable de créer la certitude par le raisonnement, mais encore elle échoue à inculquer au jeune Butelot l'acte de foi qui s'impose à l'origine de toute démonstration.
Nous autres, catholiques, nous possédons du moins cette supériorité d'admettre que tout est mystère en nous, autour de nous et de croire qu'au fond de ce mystère, il y a Dieu…