Ah! que l'on était tranquille à Lourdes, en ce mois de février qui précéda l'élection. La petite ville rendue à sa somnolence coutumière, en attendant la période des grands pèlerinages, menait son train-train monotone. La température était si douce qu'il n'était presque jamais besoin d'allumer le feu. Les sommets neigeux des montagnes se découpaient sur un ciel presque toujours clair. Les nuées opiniâtres qui versaient alors des torrents de pluie sur le reste de la France passaient loin de nous. À la Grotte, on était une demi-douzaine au plus pour prier. Les oraisons montaient paisiblement vers la Dame de Bon Conseil avec la flamme des cierges et mêlaient leur murmure au cantique tumultueux du Gave.

Mes journées coulaient heureuses: la messe et la communion de chaque jour, la rédaction de mon livre: _Sous l'étoile du Matin, _de longues stations au pieds de la Mère de miséricorde; parfois une ascension au Jers, au Béou, à l'ermitage de Saint-Savin, vers Cauterets ou Gavarni. Assez rudes ces escalades, mais si fécondes en images splendides! Car les Pyrénées sont plus grandioses en hiver qu'en n'importe quelle saison.

Dans la seconde quinzaine du mois, cette retraite studieuse, ce recueillement sanctifié commencèrent à être troublés.

Un matin débarqua de Paris un personnage du nom de Renaud; il ambitionnait de remplacer dans l'arrondissement le député sortant qui ne se représentait pas.

Il dirigeait le Soleil, journal royaliste qui eut de la valeur à l'époque où Charles Maurras et d'autres lettrés y écrivaient. Sous ce Renaud, il avait fort dégringolé. Il acheva de perdre toute influence quand l'Action Française se fonda.

Le _manager _actuel du Soleil éclipsé espérait peut-être, s'il se faisait élire, donner un regain de vogue à sa feuille. Peut- être d'autres calculs s'ajoutaient-ils à celui là. En tout cas, ses chances de réussite étaient fort problématiques car nul ne le connaissait dans la région. De plus, son étiquette de royaliste devait plutôt le desservir étant donné que les paysans, portés, comme ailleurs, à se soumettre au parti qui tient le pouvoir, gardaient, en leur tréfonds, de la tendresse pour l'Empire.

Ce n'étaient pas les qualités personnelles qui pouvaient l'aider à surmonter ces difficultés. Esprit étroit et d'une culture moins que médiocre, dépourvu d'éloquence, vaniteux jusqu'au ridicule, cassant et désagréable, si infatué de son propre jugement qu'il rejetait, sans examen, tout avis contrariant ses préjugés et ses parti-pris, voilà succinctement son portrait au moral. Son physique ne rachetait pas ces défauts: le poil jaunâtre, la figure anguleuse, tiraillée de tics nerveux, les yeux bleu-trouble entre des paupières rouges, un long corps mal bâti, une démarche en soubresauts, une voix tantôt criarde, tantôt engloutie dans des cavernes sans écho — bref, l'ensemble le plus déplaisant qui se puisse concevoir.

Il débuta par une maladresse en s'abouchant avec une vaste barbe, rédactrice à Lourdes, depuis quelques années, d'un papier hebdomadaire qui s'était donné pour tâche à peu près unique de fronder, sans répit, tous les faits, gestes, pas démarches et discours de l'Évêque. Cela, bien entendu, au nom d'un catholicisme épuré.

Quelques gens de bon sens donnèrent à M. Renaud des conseils judicieux sur sa candidature éventuelle. Ceux qui connaissaient le pays l'avertirent qu'ici — comme malheureusement dans toute la France — les catholiques étaient fort divisés sur le terrain politique et qu'il serait ardu de les unir, ainsi qu'il en témoignait l'intention.

Mais lui, sans les écouter: — J'ai un plan infaillible, déclara- t-il.