Et comment pouvions-nous les y aider?

Voici: ses amis avaient rédigé un texte flétrissant, au nom des «immortels principes», certaines manigances de la famille Dupuy. Ils nous le confieraient, nous le ferions imprimer et afficher et cela pourrait enlever des votes à notre adversaire.

Après délibération, nous acceptons cette alliance occulte. L'envoyé nous remet alors une déclaration composée sur la machine à écrire et où la famille Dupuy était accusée de divers méfaits plus ou moins saugrenus tels que celui de pactiser en secret avec la réaction. La diatribe se terminait par une adjuration aux électeurs républicains de s'abstenir et était signée: Un groupe de radicaux sincères.

Puis l'envoyé se retira après nous avoir fait remarquer que, pour que l'authenticité du document ne fût pas suspectée, il nous fallait en user de façon à ne pas laisser soupçonner que nous nous en faisions les propagateurs.

Il avait raison. Aussi prîmes-nous le parti de le faire imprimer à Pau, car à Lourdes ou à Argelès, la manoeuvre aurait été aussitôt démasquée. Pour l'affichage nous opérerions de nuit, nous-mêmes, afin de ne mettre aucun afficheur professionnel dans le secret.

La manoeuvre ainsi conçue, je partis le lendemain matin pour Pau; l'affiche y fut imprimée en quelques heures, et tirée à plusieurs centaines d'exemplaires. Je rapportai le paquet le soir à Lourdes.

Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de réprouver ostensiblement les Dupuy?

Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire à leurs coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de s'exposer à des représailles.

Restait l'affichage. Pour que la chose réussît, il fallait opérer en une seule nuit et encore ne pouvions-nous étendre l'affichage à toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les rédacteurs du papier serait divulguée.

Tout s'arrangea. Des amis sûrs se chargèrent de tapisser les murailles de Lourdes, d'Argelès et de Cauterets. Pour le reste, nous nous concertâmes, l'avoué R…, un patron d'hôtel nommé L… et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes, dans une grande limousine où nous chargerions nos pots à colle, le ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vêtus de blouses et coiffés de vagues casquettes. En partant à 9 heures du soir et en y mettant de l'activité nous pouvions avoir terminé à l'aube: il y aurait des affiches à Saint-Pé, à Pierrefitte, à Luz, à Saint Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave.