Après quelques considérations sur Shakespeare, Maurras ajoutait: «Ceux à qui il convient d'aimer l'art préraphaélite iront visiter les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils étudieront l'hellénisme ailleurs que dans le Second Faust et précisément dans les oeuvres où le plus grand génie du Nord est allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt je le sais pour l'avoir indiqué déjà: il reste aux poètes septentrionaux ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où: un sang riche, des nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point. C'est la matière des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme. C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de pareils caractères: ils ne s'enseignent pas…»
On sait comment, depuis, Maurras n'a cessé de développer les idées si judicieuses qui nourrissent son esthétique et aussi sa politique. Certes, des esprits de notre génération, il était celui qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le goût à la pensée française. Il a continué, il continue tous les jours et beaucoup - - je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis — s'instruisent à son école.
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Après avoir donné, autant que quiconque, dans les divagations germaniques et juives, je commençai pourtant à réagir. Je demeurai féru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en grippe les théories nébuleuses du symbolisme et plus particulièrement les oeuvres où des poètes, perdus d'abstraction, tentaient de les appliquer. Mallarmé étant leur grand homme, j'attaquai Mallarmé.
On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce rhéteur «abscons» sur nombre d'esprits qui, par ailleurs, raisonnaient quelquefois juste mais qui, dès qu'il s'agissait de ses vers énigmatiques ou de sa conversation tarabiscotée, se mettaient à délirer sans mesure.
Ah! les mardis de Mallarmé, ces réunions où maints poètes se suggestionnaient pour découvrir des abîmes de beauté dans les propos mystérieux du Maître!
J'en ai donné, jadis, un croquis que je crois intéressant de reproduire.
«On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac.
«Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout, adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente, solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples méditaient, sans doute, la parole du Maître. Mais moi je me sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules.
«Seul, M. de Régnier rompait de temps en temps la congélation générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu à la vie. D'autres alors émettaient, d'une voix sourde, quelques phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe — en conclusion.