«Parmi ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe.

«Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda: — Pourquoi ne voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien? Quelqu'un le connaît-il?

«Les assistants se consultèrent du regard; on fit une sorte d'enquête d'où il résulta que personne ne le connaissait et qu'on savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami du sculpteur Rodin…»

Les choses se passaient donc dans l'intérieur d'un frigorifique. Quant aux discours de Mallarmé, ils avaient toujours trait à quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Guère de vues d'ensemble mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie. Je ne lui entendis jamais émettre que des sophismes exigus, des paradoxes fumeux et des aperçus tellement fins qu'ils en devenaient imperceptibles.

Parfois aussi Mallarmé récitait un sonnet qu'il avait mis six mois à rendre inintelligible; puis il en confiait le texte à ses disciples afin qu'ils l'étudiassent à loisir et que chacun cherchât le sens de ces mots juxtaposés, semblait-il, au hasard. C'était là un exercice du même genre que les travaux des personnes patientes qui cherchent la solution des charades publiées par certains périodiques.

Comme je l'ai dit, en Israël, on goûtait fort Mallarmé. Bernard Lazare, qui devait plus tard se vouer à la réhabilitation de Dreyfus, préludait à ce labeur ardu en s'efforçant d'élucider les énigmes que proposait le Maître. Fervent admirateur du nébuleux poète, il passait pour très expert dans l'art de l'expliquer aux profanes.

Cette réputation lui valut une mésaventure assez cocasse.

Un mardi, Bernard Lazare avait été empêché de se rendre chez Mallarmé. En compensation, il avait donné rendez-vous à quelques uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les oracles promulgués, ce soir là, par son idole.

Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imaginé de composer, avec des phrases assemblées en désordre et munies de rimes, un soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il soumit à Lazare en le priant d'en donner la signification.

Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un commentaire où il exposait les mille pensées profondes, les dix mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche. — Bien entendu, le prétendu poème ne signifiait rien du tout. Aussi l'on juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait joué.