Au surplus, maintenant qu'il est mort, tout le monde — sauf quelques tardigrades — rend justice à la beauté de son oeuvre. Il a son monument au jardin du Luxembourg. Chaque année, le jour anniversaire de sa mort, des poètes se réunissent pour visiter sa tombe et célébrer sa mémoire.
Je voudrais seulement le montrer aux derniers temps de sa triste vie: brisé, malade, et pourtant toujours ingénu, retrouvant, à travers ses crises d'indicible mélancolie, des minutes de gaîté enfantine.
Je le revois dans une sombre chambre, sommairement meublée, de la rive gauche. La maladie le cloue là. Assis dans un fauteuil, sa jambe gauche, ankylosée par l'arthrite, étendue sur une chaise, vêtu d'une houppelande râpée, de nuance brunâtre, il s'amuse à badigeonner, d'une mixture à teinte d'or, sa pipe, sa plume, des soucoupes, des tabourets, tout ce qui lui tombe sous la main.
Je lui demande s'il ne versifiait plus.
— Guère, me répondit-il, tenez, j'ai griffonné là quelques strophes, mais je crois qu'elles ne valent pas grand chose. Et, d'ailleurs, à quoi bon faire des vers?…
—Bah! dis-je, cela aide toujours à tuer le temps qui a la vie si dure. Et puis l'art console de bien des choses.
Il secoue la tête; son grand front génial se plisse; ses yeux s'embrument.
Il soupire et reprend: — Non, l'art ne me console plus de rien…Je suis un vieux débris qui achèvera bientôt de se démantibuler. Mon Pégase est poussif et ma Muse cacochyme… Versifier? Il faudrait évoquer le passé qui est lugubre ou le présent qui est sinistre. J'aime autant pas…
Puis, par une de ces sautes d'humeur qui lui étaient habituelles, il se mit à rire et brandissant son pinceau imprégné d'or fictif il ajouta: — Tenez, voici qui vaut mieux. Je dore un tas de bibelots autour de moi; le soleil, quand il veut bien descendre dans cette soupente, les fait reluire et miroiter. Je me figure alors que je suis une sorte de roi Midas et je m'imagine que j'habite un palais de féerie où tout ce que je touche devient or… Cela me fait oublier que ma bourse est vide et que la maladie me taraude les membres.
— Hélas, me dis-je, après l'avoir quitté, qu'est-ce donc en effet que cet art pour qui nous souffrons les quolibets et les calomnies de la foule inepte? Voici un grand poète; il le sait; il n'ignore pas non plus que ses vers feront battre les coeurs d'une noble émotion tant qu'il y aura quelques hommes pour aimer la poésie. Et pourtant, il est plus las et plus désenchanté qu'un fondateur de dynastie qui se regarde vieillir en exil après avoir conquis et perdu des empires… Ah! l'arrière-goût cadavéreux de la gloire!…