Et moi qui aurais tant voulu être assuré que tous mes arbres chéris vivaient en bon accord… Quel chagrin !

Je fus alors tout découragé. Je tombai dans le désespoir et me dis : — En somme, c’est le bouddhisme qui a raison et plus particulièrement son apôtre d’occident : Schopenhauer. L’univers n’est qu’un tourbillon d’apparences décevantes. Cessons de vouloir qu’il existe et nous connaîtrons la joie de nous dissoudre dans le bon Néant où la durée est abolie de même que l’espace. Arrêtons la roue du Destin… Oui, mais pour pratiquer cette morne doctrine, il aurait fallu me faire ascète. Et j’étais bien trop possédé par l’orgueil et la luxure pour y réussir.

Puis, d’autre part, j’avais peur de ce Nirvâna béant et funèbre qui m’invitait à me jeter dans l’Inconscient.

Je fermai donc les livres bouddhistes, pour ne plus les rouvrir, et mon agitation intérieure s’accrut.

Dès lors, ce fut en moi une mêlée effarante de tous mes phantasmes[3].

[3] Noctium phantasmata, dit Saint-Ambroise. Et, en effet, qu’il faisait nuit dans mon âme !

Un jour, le socialisme et son utopie de progrès infini ressuscitaient. Le lendemain, Aphrodite et Dionysos chantaient furieusement la volupté, en choquant leurs coupes d’or, dans mon cerveau. Et docile, je sacrifiais sur leurs autels. Le surlendemain, l’arome des sombres fleurs que l’Isis panthéiste prodigue à ses dévots me flattait les narines. Le jour d’après, j’invoquais Çakya Mouni et son sourire idiot. Puis soudain les bavardages instables de la Science reprenaient le dessus. Il me venait aussi des velléités de christianisme ; mais je les expulsais de mon âme, avec courroux, car elles me semblaient fort laides au regard des prestiges où je me cramponnais…

Une fois en votre vie, vous êtes-vous trouvé perdu dans une plaine pullulante de végétations sauvages ? Ce fut par une de ces tombées de jour où l’équinoxe d’automne détraque la saison et où les vents ne cessent de sauter d’un horizon à l’autre. La tourmente arrive de tous les côtés. Cela souffle à droite, à gauche, en avant, en arrière ; tous les Borées et tous les Notus sont déchaînés. Des bises et des khamsins vous assaillent, vous giflent, vous brûlent, vous glacent presque simultanément ; on ne sait à qui entendre de ces vents déchaînés, on s’arrête ahuri ; on espère une accalmie qui, d’ailleurs, ne vient pas. — Ainsi de mon âme à cette époque.

Sans cet amour de la solitude dont le Bon Dieu a bien voulu me gratifier dès mon enfance, je ne sais ce que je serais devenu. Car, il importe de le souligner, à tous les âges, je ne me suis jamais senti heureux que dans les champs, sous les arbres ou au bord des eaux, — tout seul. Ne point parler, rêver ou méditer devant quelque paysage, telles ont toujours été mes joies les plus profondes et les plus rédemptrices. Je l’ai bien senti, aux jours où, après avoir entassé péché sur péché, je me réfugiais en quelque campagne si écartée que la meute des passions ne venait guère m’y relancer…

Pour tenir tête à l’ouragan d’aspirations contradictoires qui m’assaillait à cette époque de mon existence, je multipliais donc mes courses à travers la forêt pacifiante. Ah ! qu’il avait raison saint Bernard quand il disait : Aliquid amplius invenies in sylvis quam in libris. Je ne cessais d’expérimenter la grande vérité contenue dans cette phrase. En effet les lectures hétéroclites, où je me plongeais afin de me refaire une conviction ferme, augmentaient encore mes incertitudes.