L’histoire me montrait un univers livré aux querelles et aux déprédations — un brigandage perpétuel.

La Science, j’ai dit à quel point les guirlandes suspectes qu’elle m’avait départies s’étaient desséchées en moi.

La littérature aussi commençait à m’ennuyer. Je laissai tout pour ne plus lire que quelques auteurs, dès longtemps mes favoris : Lucrèce, Dante, le Faust de Gœthe et ses Entretiens recueillis par Eckermann, le théâtre et les sonnets de Shakespeare, Baudelaire, Balzac et les vers de Hugo, plus quelques très rares volumes dus à des contemporains. Et je ne coupais même pas les pages des livres qu’on m’envoyait.

Me sentant moins désolé sous les arbres, je les quittais aussi peu que possible. En suivant les longues allées de la forêt, ces chemins où, grâce aux branches en arceaux, on croit errer dans des nefs de cathédrales, je me sentais pénétré d’une émotion solennelle. En parcourant tels minces sentiers, pleins d’ombres chatoyantes et de rayons assoupis, je recueillais de gracieuses images. Mes chers bouleaux, si sveltes en leur robe d’argent pâle, éveillaient en moi de douces musiques. Enfin plusieurs sites, d’une sévérité grandiose, comme le Désert d’Apremont m’inspiraient un violent désir de m’y fixer — d’y construire une cabane ou d’y aménager une grotte pour y vivre loin des hommes, loin des femmes, loin de la littérature, loin de tout.

Si prolongées que fussent ces promenades, il fallait pourtant bien finir par rentrer chez moi. Là je retrouvais la dame aux yeux noirs ; et la triste existence sensuelle et querelleuse recommençait. Lorsque j’essayais de fuir, c’était pour me galvauder avec des personnes encore moins édifiantes — si possible — que ma maîtresse.

Eh ! bien voyez et admirez : je semblais alors bien définitivement assis au fond de l’incertitude car jusqu’à la forêt commençait à se taire pour moi. — Et ce fut le moment que le Saint-Esprit élut pour me darder une seconde fois au cœur les javelines d’or de la Grâce.

Je me rappelle ce jour comme si j’y étais encore : c’était en juin 1905, au commencement du mois. Or depuis une semaine, j’avais vécu de la façon la plus désordonnée. Ce matin-là, tout morose, en proie à un profond mécontentement de ma conscience, j’allai sous les arbres. Je suivais le sentier qui, du carrefour des Huit-Routes, se dirige vers la Grotte des Montussiennes. J’avais emporté la Divine Comédie et je relisais, pour la dixième fois peut-être, les premiers chants du Purgatoire.

Avant de poursuivre il faut spécifier que, jusqu’alors, j’avais lu le merveilleux poème comme j’aurais fait d’un conte de fées splendide, rédigé par un poète de génie. Il se peut — il est même probable — que ces vers, tout imprégnés de la Grâce, avaient fécondé, à mon insu, les régions les plus secrètes de mon âme. Mais je n’en avais point la notion et je ne croyais ressentir qu’une influence toute littéraire.

J’en étais à ce passage du second chant où Dante et Virgile viennent de quitter l’enfer et s’arrêtent sur le rivage d’une mer mystérieuse, au pied de la montagne du Purgatoire.

Ici je dois citer : « Je vis, raconte Dante, que ne la vois-je encore, une clarté venir sur la mer d’une telle vitesse qu’aucun vol d’oiseau ne l’égale. Après avoir détourné d’elle mes yeux pour interroger mon Guide, je la revis plus brillante et plus grande.