« Puis de chaque côté m’apparut je ne sais quoi de blanc et, au-dessous, peu à peu, sortit quelque chose de pareil. Mon Maître ne dit rien jusqu’à ce que les premières blancheurs se déployèrent en ailes. Mais lorsqu’il reconnut bien le nocher, il cria : « Ploie, ploie les genoux : Voilà l’Ange de Dieu. Joins les mains. De tels Ministres du Seigneur tu verras désormais ; vois, il dédaigne les instruments humains ; il ne veut d’autre rame, d’autre voile que ses ailes pour parcourir ces lointains rivages. Vois comme il les dresse vers le Ciel, comme il frappe l’air de ses pennes éternelles !… »

« Plus de nous s’approchait l’oiseau divin, plus éclatant il apparaissait, de sorte que mon œil ne pouvant, de près, soutenir sa splendeur, s’abaissa. Et Lui vint au rivage avec un batelet si svelte et si léger qu’il ne plongeait aucunement dans l’eau.

« A la poupe se tenait le céleste nocher rayonnant de béatitude ; et dedans étaient assis plus de cent esprits. Tous ensemble, d’une seule voix ils chantaient : In exitu Israël de Ægypto et le reste du psaume. Puis sur eux l’Ange fit le signe de la sainte croix ; tous se jetèrent alors sur la plage et Lui s’en alla comme il était venu… »

On sait que Dante a voulu peindre, en ces vers, l’allégresse des fidèles défunts qui se réjouissent de se purifier de leurs fautes en Purgatoire, afin de mériter une place en Paradis, après la juste expiation.

Que se passa-t-il alors en moi ? Je sentis un frisson me courir dans les veines, puis je me mis à trembler de tout mon corps. Le livre m’échappa des mains. Je dus m’appuyer au fût d’un hêtre. J’étais comme ébloui par une lumière intérieure. Il me sembla que les noires nuées qui opprimaient l’atmosphère obscure de mon âme se dissipaient. Je ne sais quelle clarté, douloureuse à force d’être intense, me montra mes vices accroupis comme des crapauds dans la fange de mon cœur. Un remords et en même temps une joie indicible me labouraient tout entier.

Voici exactement les paroles que je prononçai alors : — Quoi, il se pourrait qu’une aussi sublime inspiration fût le témoignage de la vérité ? Il se pourrait que cette religion catholique, tant bafouée par moi, eût raison lorsqu’elle affirme qu’un pécheur qui se repent et accepte joyeusement la pénitence de ses fautes devient par là digne de monter au Ciel ?… Mais s’il y a dans ces vers plus qu’une magnifique fantasmagorie — je pourrais me laver de mes ordures, être sauvé ?… Mais alors, mais alors, c’est donc que Dieu existerait ?…

Je restai quelques minutes éperdu. Puis je repris : oh ! si Dieu existait, quelle chance pour moi.

Aussitôt, comme si les nuées se rassemblaient, il fit nuit dans mon âme. Une voix perçante — que je n’avais jamais entendue — s’éleva en moi qui me disait : — Allons, pauvre chimérique, vas-tu te laisser prendre à ce gluau ? Tout cela, c’est de la littérature. Tu sais très bien, au fond, que le catholicisme n’est qu’une fable vermoulue. Et tu serais une dupe si tu cessais de t’en gausser.

— Sans doute, sans doute, répondis-je, mais, tout de même, c’est bien étrange ce que je viens de subir…

Je ramassai le livre ; je continuai ma promenade, troublé au delà de ce que je puis dire. Je me répétais : Existe-t-il ? Existe-t-il ?