Et chaque fois que j’articulais cette phrase anxieuse, la voix aigre — ah ! que de jours je devais l’entendre encore — s’écriait : Sot, double sot, tu ferais bien mieux de fabriquer quelques vers à la gloire des dryades… Puis le sombre ricanement, déjà entendu la nuit qui suivit ma conférence, me parcourait l’âme.

Pourtant je ne me laissai pas entraîner à tourner en plaisanterie cette impression si nouvelle. Une douceur insolite m’emplissait le cœur et d’autre part, je ne sais quelle poignante appréhension d’un inconnu redoutable autour de moi me faisait soupirer. — A ce moment, je m’aperçus que mes joues étaient couvertes de larmes qui avaient ruisselé sans que je m’en fusse douté.

Ce fut dans cet état d’esprit que je rentrai à la maison. Je m’y montrai si taciturne que la dame aux yeux noirs, pour lors en humeur de dispute, s’ébahit qu’au lieu de lui répondre, comme de coutume, par une volée d’invectives, je me contentasse de hausser les épaules en silence…

On croira que touché à fond par la Grâce, comme je venais de l’être, je demeurai au moins le reste de la journée sous le coup de cette atteinte si imprévue. Mais il paraît que le Mauvais avait conçu quelque appréhension de me voir lui échapper, car il ne perdit pas de temps pour me ressaisir.

L’après-midi, mon ami C…, un lettré avec qui j’entretenais des relations assez suivies, vint me rendre visite. Il me proposa de faire un tour dans le parc du château de Fontainebleau. Toute occasion m’étant bonne pour fuir mon triste ménage, j’acquiesçai aussitôt. Et nous fûmes dehors.

C…, homme de cœur et de sensibilité vibrante, était alors préoccupé par l’idée religieuse. Les vaticinations pompeuses de la Science ne le satisfaisaient pas plus que moi. Tout en balançant fort à se tourner vers l’Eglise, il n’était pas loin d’affirmer son respect pour le Dieu de l’Evangile. Comme ce lui était devenu un sujet de méditation assez habituel, après quelques propos de littérature et d’art, il mit l’entretien sur cette question.

En substance, il me dit ceci :

— J’ai beau faire, je ne puis me contenter des théories du rationalisme. Elles laissent inassouvie une part de mon âme. Je souffre d’une inquiétude qui réclame une conviction ferme pour s’apaiser un peu. J’essaie bien de revenir aux dogmes du christianisme tels que j’appris à les aimer jadis. Mais dès que je m’oriente de ce côté, ma raison se cabre et, si j’insiste, refuse de les admettre. Pourtant, j’aurais bien besoin d’une règle de vie qui me serait un frein contre les écarts où m’entraîne mon imagination. Et il y a des moments — aujourd’hui par exemple — où il me semble que le Surnaturel pourrait me la fournir, cette règle.

Il s’exprimait d’un ton posé, comme un homme qui a beaucoup réfléchi et qui est sur le point de prendre le parti le plus sage.

Je l’avais écouté avec attention, sans l’interrompre et, à part moi, je m’étonnais de cette coïncidence entre nos préoccupations. La logique eût donc exigé que je lui confie mes incertitudes si pareilles aux siennes. Il était indiqué de lui narrer le bouleversement de mon âme et de lui relater le coup de foudre reçu le matin. — Peut-être que, nous aidant l’un l’autre, nous aurions trouvé le chemin vers la Vérité adorable.