Eh bien, rien de cela n’arriva. J’eus un mouvement d’irritation à constater chez lui ce que j’éprouvais moi-même, et d’une façon encore plus intense. Je ne sais qui — ou plutôt je le sais très bien maintenant — s’empara de ma langue et me força de proférer une kyrielle de blasphèmes — non pas de grosses injures, mais de sarcasmes à tournure littéraire — qui me venaient au cerveau avec une abondance extraordinaire. J’ajoutai une apologie véhémente du polythéisme grec et enfin je lui citai, non sans orgueil, une phrase prise d’un de mes écrits les plus érotiques et où la Sainte Vierge était mise sous les pieds de l’Aphrodite.
Je revois, par la pensée, l’endroit où j’éjectai ce paquet de vipères. C’était au milieu de l’allée de vieux ormes qui longe la rive gauche du Grand-Canal.
C…, que la violence de mon discours et l’attrait sensuel de ma dialectique avaient ébranlé, reprit : — Oui, à coup sûr, vive Aphrodite ! Cependant il me faudrait quelques lectures qui m’affermissent contre ces retours du christianisme dont je me sens réellement troublé, je vous l’affirme encore.
Alors, je repartis de plus belle. Je lui conseillai de se procurer tout Renan et de s’assimiler, en prenant des notes, cette confiture opiacée. Je lui recommandai d’apprendre par cœur la Prière sur l’Acropole. Je lui prescrivis Pétrone, Catulle, Horace. Je lui vantai les aphorismes de Nietzsche et l’Essai d’une morale sans obligation ni sanction de Guyau.
Ces objurgations étaient d’autant plus bizarres que, pour moi, je ne croyais plus à l’efficacité de ces drogues. Mais, comme je viens de le dire, j’étais obligé par une force, qui m’était à la fois intime et étrangère, de détourner ainsi mon ami de la voie Unique.
C… me quitta, rendurci dans sa mécréance et non sans avoir fait chorus à quelques plaisanteries sacrilèges par quoi je conclus ma diatribe.
A peine seul, je ressentis presque de l’effroi. Car, à récapituler notre conversation, je découvris, de la façon la plus claire, que quelqu’un semblait s’être substitué à moi pour écarter de Dieu mon ami, puisque je venais de parler contre ma pensée actuelle.
— Enfin, m’écriai-je, qu’est-ce que cela veut dire ? Tout aurait dû me porter à encourager C… dans son penchant vers l’Idéal chrétien, étant donné que moi-même, il n’y a pas trois heures, j’ai été bouleversé, jusqu’aux larmes par un désir analogue… C’était moi et ce n’était pas moi qui parlais. Suis-je donc le Sosie de quelque Hermès invisible ? Car quoi, je ne divague pas : j’analyse avec netteté mes idées, mes sensations aussi… C’est à croire que le Diable existe et qu’il a le pouvoir de nous transformer la cervelle en un phonographe où il inscrit ses arguments… En tout cas, j’ai, à présent la certitude d’avoir discouru à rebours de ce que m’indiquait ma conscience… Je m’en vais donc courir chez C…, le prier de ne tenir aucun compte de mes paroles et de marcher dans le sens où il se juge attiré.
Déjà je me dirigeais vers le logis de C… quand une mauvaise honte m’arrêta net : — Il va se demander ce que signifie ce revirement brusque. Et si j’insiste, il me prendra pour un fol inconsistant.
Puis une bouffée de scepticisme me fit faire un geste d’insouciance :