— Bah ! repris-je, tout cela n’a pas d’importance : c’est une des scènes de la farce qu’un Démiourge facétieux et lugubre se joue aux dépens des hommes. J’ai bien assez d’ennuis avec mes propres états d’âme sans assumer encore, par-dessus le marché, ceux de mon ami C… Qu’il se tire d’affaires comme il l’entendra…

Et je tournai les talons.

Je venais d’être si docile aux instigations du Diable que, rentré chez moi, il poursuivit son avantage. Sans désemparer, j’écrivis les premières lignes d’un article contre l’Eglise destiné à je ne sais plus quel papier qui vendait de l’anticléricalisme. Puis j’allai me coucher.

Or voici que, dans la nuit, ô Grâce du Bon Dieu, vous me revîntes. Je m’éveillai en sursaut à la suite d’un rêve où je vis se peindre, en images radieuses, la vision de Dante lue la veille. Tout s’y trouvait : la vaste mer aux lames souriantes, la montagne escarpée du Purgatoire dont le sommet se perdait dans une brume irisée où passaient des lueurs d’or, l’Ange éployant ses grandes ailes blanches, la barque pleine d’esprits qui chantaient le psaume de la délivrance. Et les deux Poètes fixaient sur moi des regards chargés d’une tristesse infinie, tandis que résonnaient les accords onduleux d’une musique semblable au chant de la brise dans les futaies de pins.

Le cœur battant à coups pressés, je méditai, quelques minutes, sur la beauté de ce songe. Un lourd sanglot, qui ne pouvait pas éclater, m’oppressait. Et soudain, comme si un ordre impérieux venait de m’être signifié, je me précipitai à bas de mon lit. Je courus, pieds nus, à mon cabinet de travail ; je pris l’article immonde et je le déchirai en vingt morceaux que je jetai au panier.

Recouché, je me dis : — Demain, je retournerai dans la forêt. Là, parmi cette fraîche mélodie des ramures qui me fut toujours lénifiante, parmi les genêts en fleurs, j’examinerai mon âme à fond.

Si je découvre qu’elle veut croire, eh bien, je me jure de ne pas lui barrer la route. Aussitôt, je me sentis très calme ; une grande joie me pénétra le cœur ; et je m’endormis d’un sommeil paisible…

Agneau de Dieu, vous aviez eu pitié de moi ; vous veilliez à mon chevet…

IV

Avant de continuer ce récit, il importe de mentionner que, pour la rédaction des chapitres qui précèdent comme pour ce qui va suivre, je me suis servi des carnets de notes où je consigne, depuis des années, les principaux événements de mon existence et les réflexions qu’ils me suggèrent. Aidé, en outre, par l’excellente mémoire dont le Bon Dieu a bien voulu me favoriser, j’ai pu retracer, sans omissions graves ni erreurs, les crises de conscience par lesquelles je passais. Et c’est ainsi qu’il m’a été facile d’indiquer, d’une façon exacte, les endroits où se jouèrent les actes du drame dont j’étais le sujet.