Puis, à la lumière de la Grâce, certains faits, qui me semblaient obscurs au moment où ils se produisirent, se sont éclairés. C’est pourquoi je prie humblement le lecteur de bonne foi de se tenir pour assuré que c’est un homme non seulement sincère, mais renseigné sur lui-même qui parle ici.

Donc, le matin qui suivit ce songe où Maître Alighieri m’avait assisté, comme il le fut lui-même par Virgile, je me levai, dès qu’il fit jour, et je gagnai ma futaie de prédilection : celle des Fosses Rouges.

Il faisait un temps admirable. Le ciel, très haut, très bleu, où le soleil rayonnait comme le corps glorieux d’un Archange, versait une pluie d’or diamantée sur les jeunes frondaisons. Toutes les pousses du printemps à son apogée finissaient de s’épanouir. La forêt s’était parée des couleurs de l’espérance et de l’allégresse. O fête des clartés nouvelles, des sèves exubérantes et des feuillages tendres, que tu me semblas merveilleuse !

Sous les arbres, il régnait une lumière adoucie qui se teintait de toutes les nuances du vert et qui, aux lointains, devenait presque mauve. Les ramures, frémissantes sous les caresses d’un vent tiède, projetaient sur le sable du chemin et sur l’herbe fine qu’étoilaient des pervenches et des fleurs de fraisiers, des ombres roses. Les fougères balançaient leurs palmes délicates. Des merles sifflaient, insoucieux, et des ramiers roucoulaient amoureusement ; l’on eût dit, parmi les grès sonores, des chants de cascatelles et des carillons de clochettes en cristal.

Je suivais, à pas lents, le sentier si bien tracé par Charles Colinet. Il traverse la futaie dans sa plus grande largeur, non pas selon l’agaçante ligne droite, mais en décrivant nombre de courbes capricieuses, en épousant toutes les pentes. Si bien que nul aspect de ce site accidenté n’échappe aux regards admiratifs du promeneur.

J’étais dans le ravissement de cette beauté. Je saluais les vieux chênes barbus de mousse argentée et graves comme des patriarches. Les hêtres et les charmes, en cépées à sept ou huit tiges, me semblaient des tuyaux d’orgue où la sylve exhalait le cantique de sa joie. Lorsque les souffles abaissaient puis relevaient en cadence les feuillages éoliens, je croyais sentir passer sur ma face l’ombre vermeille de grandes ailes angéliques. J’aspirais, à pleins poumons, l’arome salubre des sèves. — Que c’est beau ! Que c’est beau ! me répétais-je, les mains jointes. Et cette effusion, n’est-ce pas, c’était déjà presque une prière.

Certes, on eût dit que parmi toute cette splendeur et toute cette douceur, le Saint Esprit s’épandait en effluves radieux et bénissait la forêt sacrée.

On comprend que, tout ému encore de mon rêve de la nuit précédente, je goûtai, jusqu’au plus profond de mon être, les sensations heureuses que me prodiguait ce printemps délectable. Mon âme s’ouvrait, humble et docile, aux bonnes pensées ; jamais je n’avais été mieux préparé à recevoir les appels de la Grâce.

Ce fut d’abord presque avec timidité que je regardai en moi-même. J’appréhendais un peu d’y retrouver quelques restes des ténèbres méphitiques où je m’étais égaré la veille. Il y eut bien une vague velléité de ricanement diabolique à l’encontre de la joie qui m’emplissait le cœur. Mais l’emprise de la Grâce était trop forte à ce moment ; la tentation se dissipa comme une vaine fumée ; le Diable humilié fit silence.

Rassuré de ce côté, je me dis : « Voyons, il s’agit, cette fois, d’établir le bilan de mes doutes et de mes convictions. Repassons les articles du credo scientifique ; épluchons d’abord paganisme, bouddhisme et panthéisme. Analysons-nous en toute franchise, sans faux-fuyants et sans détours.