Je récapitulai donc panthéisme, bouddhisme, paganisme. Et je m’aperçus tout de suite que ces erreurs n’avaient pris de force que par l’ivresse de mes sens ou par mon dégoût des Agités pervers qui mènent au gouffre la société contemporaine. Le voile que ces illusions avaient déployé devant les yeux de mon esprit se déchira d’un seul coup et la brise printanière en emporta les lambeaux. — Hélas, il se retissa par la suite ; cela m’arriva chaque fois que je me bouchai les oreilles pour ne pas entendre la voix divine qui me sollicitait. Pourtant, jamais plus l’étoffe n’en redevint aussi résistante que naguère.
Quant à la science, je n’eus pas beaucoup à m’interroger. Après avoir recensé avec soin les théories matérialistes, je m’aperçus, plein d’un étonnement joyeux, que l’édifice ne tenait plus debout. Je n’eus qu’à donner un coup de pioche et tout s’effondra. L’écroulement fut total — et définitif. Je peux affirmer que, depuis, en aucune occasion, cette lourde bâtisse ne s’est réédifiée en moi.
— Maintenant, que me reste-t-il ? m’écriai-je.
Aussitôt, il me fut répondu, tout bas, au dedans de moi : — Dieu !
Je tressaillis et j’eus un mouvement de recul. Mais la voix intérieure et si douce reprit : — Dieu !
Et il me sembla que les feuillages chanteurs répétaient autour de moi : — Dieu ! le Seigneur Dieu !
J’hésitai, je cherchai par où me dérober tant ce nom me faisait peur. Puis prenant mon parti : — Soit, dis-je, je veux bien aller à Lui. Mais comment m’y prendre ?…
Il arrive parfois, lorsqu’on erre dans les parties rocheuses de la forêt, sans suivre de chemin tracé, qu’on aboutit au fond d’un défilé où les blocs de grès paraissent se rejoindre pour vous empêcher d’avancer. On n’aperçoit d’abord nulle issue. On pourrait revenir sur ses pas, mais on n’y consent point parce qu’on se doute que, de l’autre côté de ces pierres, il y a des choses merveilleuses à voir. On s’approche et, dès qu’on est tout près, on découvre un passage étroit, obscur, encombré de ronces, mais tout de même praticable. — On s’y glisse, en butant et en chancelant ; on se rattrape aux ronces qui vous ensanglantent les mains, on s’appuie aux parois du roc, on tombe, on se relève, — et enfin l’on débouche sur une esplanade, baignée de clartés, du haut de laquelle on admire à l’infini un paysage grandiose.
Cette image rend on ne peut mieux non seulement cet épisode de ma conversion mais aussi ce qui devait m’arriver jusqu’au jour où l’Eglise accueillit dans son giron le pauvre pécheur repentant.
Tout en tergiversant, comme je viens de le dire, j’arrivai dans le bas des Fosses Rouges, au carrefour du Pivert. Là, le sentier bifurque : à gauche, il grimpe vers Mont-Chauvet, à droite, il s’enfonce dans la futaie du Nid de l’Aigle.