Je pris à droite ; et après avoir marché quelques pas, je quittai le chemin pour entrer dans la brousse. Je trouvai, au pied d’un chêne, une pierre moussue où je m’assis et je me demandai ce que j’allais construire pour remplacer le temple des vaines idoles dont les derniers débris roulaient, pêle-mêle, hors de mon âme.
J’étais dans un état de parfait équilibre, plein d’une quiétude rarement ressentie. Et je me sentais si lucide que je pouvais suivre sans peine toutes mes associations d’idées. C’est là encore un des bienfaits de la Grâce. Certes, les minutes où elle nous soulève hors de nous-même et nous remplit de rayons, en un ravissement ineffable, sont splendides. Mais combien douces également les heures qu’elle choisit pour couler en nous comme un fleuve paisible et majestueux où nos pensées se reflètent, plus précises qu’elles ne le furent jamais. Alors le calme dont on jouit, la perspicacité nouvelle qu’on se découvre permettent de dégrossir les matériaux pour le tabernacle où le Seigneur descendra quand il le jugera suffisamment purifié.
A l’endroit où j’étais assis, les buissons m’entouraient de toutes parts de sorte que du sentier, l’on ne pouvait m’apercevoir. — On verra pourquoi je donne ce détail.
Le dos appuyé au tronc du chêne, les prunelles levées vers le ciel radieux qui semait des médailles de soleil sur le sable, je me dis : — Un fait existe, c’est que, depuis qu’il y a des hommes pour se poser le problème du : Pourquoi sommes-nous mis au monde, cent religions et autant de philosophies ont tenté de le résoudre.
Elles ont varié sans cesse, suivant les milieux, les circonstances, les modes, et surtout suivant les caprices de l’esprit humain. Des croyances sont nées, se sont développées, ont péri. La raison et la science se sont évertuées à donner une explication de l’univers. Jamais elles n’ont réussi à rien établir de stable puisque telle hypothèse, tenue hier pour la vérité, est remplacée aujourd’hui par une hypothèse nouvelle qui, demain, sera elle-même détrônée par une autre conjecture.
Cela une expérience séculaire le prouve.
Or il faut reconnaître que seule, parmi cette versatilité perpétuelle, l’Eglise catholique demeure immuable. Ses dogmes ont été posés dès sa fondation. On les trouve déjà, en substance, dans les Evangiles. Depuis, les Apôtres et les Pères n’ont fait que les développer, les affirmer, en déduire une liturgie et une discipline. Jamais nul d’entre eux n’a varié : tous sont restés constamment en communion parfaite d’idées et de sentiments. Tandis que les savants et les philosophes sont livrés aux disputes continuelles. Tandis que les hérésiarques ne cessent de se morceler en une foule de sectes où chacun interprète Dieu à sa façon.
Et voilà dix-neuf cents ans que cela dure. L’Eglise maintient sa foi intacte cependant qu’autour d’elle, doctrines et théories tourbillonnent comme des feuilles mortes emportées par un cyclone.
C’est justement cette constance de l’Eglise à maintenir les enseignements du Christ en un faisceau que, depuis des siècles, rien n’a pu rompre, qui courrouce si fort ses adversaires. Fils de l’inquiétude et du changement, une telle mystérieuse unité les étonne et les irrite à la fois. N’ai-je pas, moi-même, publié maintes pages où je reprochais à l’Eglise de ne pas évoluer, où je la traitais de corps inerte, d’organe vestigiaire entravant la marche de la civilisation ? Et encore chez moi, ce n’était que l’orgueil étourdi d’un fanfaron d’indiscipline qui se figure que sa façon de penser prime celle de saint Paul, de saint Jérôme et de saint Bernard, lesquels ne passent cependant point pour des imbéciles.
Mais prenons des esprits destructeurs comme les encyclopédistes, qu’ont-ils fait d’autre que d’uriner contre les murs de l’Eglise dans l’espoir d’en ébranler la base. A quoi se ramènent leurs attaques ? — A des rabâchages sur l’omnipotence de la sensation, à des plaisanteries d’un goût douteux touchant telle légende ou telle prophétie dont ils ne comprenaient probablement pas le sens. Ils ont jeté par terre une société. Ont-ils construit ? — Point : puisque leurs menées ont créé cette France en décomposition et, par contre-coup, cette Europe incohérente où les nations chrétiennes se désagrègent et penchent vers la subversion totale et vers la barbarie que leur prépare le socialisme.