— Mon Dieu, dis-je, puisque vous existez, venez à mon secours. Vous voyez : je suis l’homme de bonne volonté qui ne demande qu’à vous obéir. Assistez-moi, instruisez-moi, éclairez-moi…

Ce fut tout : mais c’était suffisant puisque jamais plus, à partir de ce matin, la conviction que Dieu existait ne sortit de mon âme.

Je devais encore m’égarer de bien des façons, résister en maintes occasions, aux appels de la Grâce, me souiller de péchés nombreux. Cependant ma foi dans la Providence divine persista. Si imparfaite qu’elle fût, elle me soutint dans mes traverses et mes peines jusqu’au jour où le Bon Dieu estima qu’il était temps de me ramener tout à fait à Lui et où sa Grâce me foudroya définitivement. Je me relevai, les yeux pleins de larmes, après cette prière et je me dis : — Puisque ma raison comme mon cœur acceptent cette idée de la prééminence de l’Eglise catholique, il faudrait maintenant me mettre à l’école auprès de ceux qui sont missionnés pour expliquer sa doctrine. Car j’ignore à peu près tout de ses principes les plus essentiels et le peu que j’en connais est déformé en moi par les écrits et les dires des sophistes dont je partageai l’aberration.

La logique exigeait que j’agisse de la sorte. Pourtant je me sentis en proie à une véritable panique à la seule pensée d’aller trouver un prêtre. Je ne sais quelle prévention me retenait. D’autre part, je craignais d’être mal reçu. — Ah ! que j’ignorais l’infinie Charité de l’Eglise !

Et puis, il y avait du respect humain dans mon cas : — J’aurai l’air d’un nigaud… Que diront mes amis ?… Entrer dans une église et m’y agenouiller au vu et au su de tout le monde, c’est bien ennuyeux.

Je dus me répondre aussitôt : — Un homme qui pratique ce qu’il croit être la vérité n’est jamais ridicule ; quant à tes amis, il en est parmi eux qui sont des catholiques fervents : ceux-là ne pourront que se réjouir de ta conversion. Les autres, tu n’as pas coutume de te conduire d’après leurs opinions puisque tu es renommé pour l’indépendance ombrageuse de ton caractère. Aller à la messe n’est pas plus difficile car beaucoup qui valent mieux que toi, et qui ne sont pas des sots, le font…

Je me disais tout cela et pourtant je ne parvenais pas à me décider. Je me débattais contre mes propres raisonnements. En même temps, je sentais grouiller au fond de moi, comme un nœud de vipères sous une touffe d’aubépine en fleurs, des railleries et des blasphèmes, que je n’acceptais pas et qui pourtant m’obsédaient. — Le Diable, un moment déconcerté, relevait la tête.

Néanmoins, je ne me laissai pas faire : — Pouah ! m’écriai-je, vais-je encore triturer toutes ces saletés ? Non pas : je veux désormais en garder mon âme indemne… Louable résolution : mais j’aurais dû la corroborer par une entrée immédiate dans l’Eglise. Or j’avais beau m’inciter à cette démarche décisive, je ne pouvais m’y résoudre. Je pris donc un moyen terme : — Il faut, dis-je, avant tout, que j’acquière quelques notions touchant le catholicisme, que j’étudie, au moins, ses dogmes fondamentaux.

Après, après… je verrai !

Tandis que je balançais de la sorte, j’entendis marcher dans le sentier. Je regardai à travers le taillis. Et je vis un vieux prêtre, qui venait du Nid de l’Aigle et qui se dirigeait de mon côté. Il lisait son bréviaire et levait parfois les yeux pour admirer la futaie chatoyante. Dissimulé, comme je l’étais, dans le fourré, il ne pouvait m’apercevoir.