Arrivé à cette étape de mon voyage vers la Vérité, il semblera peut-être, à certains, que j’allais progresser rapidement et, surtout, ne pas retourner en arrière. Combien qui, une fois revenus à Dieu, l’auraient servi sans hésitations désormais ! Mais moi, tout ondoyant encore, bien que j’eusse acquis le sentiment très ferme que mon âme faisait peau neuve, je ne pouvais pas me décider à risquer le pas décisif : c’est-à-dire à rentrer dans l’Eglise.

Si réelle que soit leur foi, les chrétiens savent comme il nous est difficile de nous garder dignes de la Grâce et de maintenir intacte notre cuirasse de prières de façon que la rouille des péchés n’y morde pas et que le Mauvais n’en fausse point l’armature.

A plus forte raison, l’homme en marche pour se convertir ne cesse de trébucher contre tous les obstacles. Ne confiant à personne mes incertitudes et mes désirs du Bien éternel, j’étais très faible contre moi-même. Et je ne laissais pas de jeter des regards affriandés vers les demeures de perdition d’où le Bon Dieu m’avait expulsé. C’était une guerre continuelle où j’aurais été vaincu plus souvent encore si je n’avais été protégé, à mon insu, par la Sainte Vierge.

Certes, la voie où je m’engageais, sous la conduite de la Grâce, était radieuse et traversait des contrées où règne la tiédeur d’un perpétuel renouveau : Et pourtant, il y avait beaucoup de jours où elle me paraissait obscure et froide. Je me disais : — Si je retournais à mon palais de l’orgueil et des sens en liesse ? Mon âme grelotte. Pour la réchauffer, j’y allumerais un grand feu. J’y tendrais des tapisseries où serait tissé le triomphe d’Aphrodite. Et je festoierais sans plus me soucier de ce Dieu qui me sollicite.

La tentation devenait parfois si forte que j’y cédais. Je me gorgeais de fruits défendus, je me soûlais des vins capiteux du dilettantisme. Mais le dégoût me prenait bientôt. Je brisais mon verre sur le plancher, je lançais les plats par la fenêtre. Et tout frémissant d’un remords que je n’avais jamais connu auparavant, je reprenais l’escalade de la colline au sommet de laquelle la Croix scintille comme une étoile.

La miséricorde du Bon Dieu est si grande qu’il me pardonnait mes défections et qu’il m’octroyait de nouvelles forces pour mieux résister aux soubresauts de l’âme lépreuse qui agonisait en moi.

Qu’on songe que je n’avais pour me soutenir ni le Sacrement de Pénitence, ni la Sainte-Eucharistie. J’étais seul — ah ! oui bien seul — depuis ma première enfance qui n’avait reçu que les enseignements de l’incrédulité.

Ensuite, de onze à dix-huit ans, je n’avais point connu de foyer où apprendre l’observation des devoirs moraux les plus élémentaires. En effet, les miens, divisés, en guerre les uns contre les autres, s’occupaient peu de l’enfant sensuel et rêveur que j’étais. S’ils le faisaient, par boutades, c’était pour tenter de m’inculquer leurs rancunes réciproques ou pour expérimenter sur moi des méthodes d’éducation contradictoires. Ainsi, un jour, on s’étonnait naïvement que je fusse indocile, raisonneur et plus enclin à m’en aller rêver sous les arbres qu’à m’intéresser aux querelles de la famille. Alors on me punissait à tour de bras. Le lendemain, l’on déclarait qu’il est bon de laisser les enfants se développer eux-mêmes et que la nature leur apprendra le bien et le mal. Et c’était un prétexte pour ne pas plus se soucier de moi que si je n’eusse pas existé. J’en profitais pour vagabonder dans la campagne et pour esquisser de vagues vers. Car, déjà, l’esprit de poésie me possédait fort.

Cela, c’étaient mes vacances. De retour au collège, il me fallait mâchonner la nourriture coriace que des pédants moroses, ennuyés de leur métier, me distribuaient, parmi une grêle de pensums et de retenues. Entre-temps, j’étais livré à la bise du protestantisme qui me gerçait la surface de l’âme sans, heureusement, pénétrer jusqu’au cœur.

Puis ce fut le régiment où je piaffai comme un poulain échappé. Puis la vie littéraire à Paris. Nous étions une troupe de poètes épris d’art jusqu’à la frénésie — épris aussi de sensations outrancières. Entre tous ces compagnons de la vie intense, j’étais le plus ardent. Si l’un proposait : « Allons faire la fête, » je m’écriais aussitôt : — N’y allons pas ; courons-y !