Trois choses me préservèrent relativement : mon goût du travail ; mon penchant vers la solitude en pleine nature qui amenèrent ma fuite de Paris pour vivre à la campagne. Enfin, l’amour d’une femme admirable d’un dévouement et d’une constance qui ne se démentirent jamais, malgré les chagrins dont je l’avais abreuvée… Elle mourut, hélas, trop tôt, dans des conditions tragiques. Et je la remplaçai, follement, par la dame aux yeux noirs qui me fit tant de mal…
En retraçant, à grands traits, ces épisodes de mon enfance et de ma jeunesse, comme en récapitulant, plus haut, mes avatars politiques et mes voltiges à travers cent doctrines, j’ai voulu montrer à quel point j’étais peu armé pour résister au mal. Sans la Grâce du Bon Dieu, je n’aurais à coup sûr point réussi à jeter définitivement au fossé le lourd fardeau de péchés que je portais.
Or, malgré mes reculs et mes rechutes, je ne laissais pas de progresser. D’abord mes heures d’égarement, loin de Dieu, se faisaient de moins en moins fréquentes. Ensuite il m’arrivait de tenir tête aux tentations. — Oh ! mon moyen de défense n’était pas très compliqué ; je levais les yeux au ciel et je disais : — Mon Dieu ! Mon Dieu ! — Et le Bon Maître me venait en aide.
Chaque fois que j’avais ainsi repoussé les conseils du Mauvais, je me sentais inondé d’une joie intérieure et paisible que je n’avais jamais connue auparavant.
Il est certain que la Grâce ne cessait pas d’opérer mystérieusement en moi sans que j’en eusse l’entière conscience. C’était, je crois, ce travail latent que Notre-Seigneur a désigné dans la parabole de la Semence : « Il en est du Royaume des cieux comme quand un homme jette de la semence en terre. Qu’il dorme ou qu’il veille, jour et nuit, la semence germe et elle croît à son insu[5]. »
[5] Ev. sec. Marcum, IV, 26-27.
Dans le même temps, la phrase de l’Angelus : Et Verbum caro factum est ; et habitavit in nobis me revenait sans cesse à l’esprit. — Dans mes carnets de cette période, je la trouve notée, toutes les quatre ou cinq pages, sous cette formule elliptique : Aujourd’hui, pensé à Verbum et médité.
Elle surgissait, plus particulièrement en moi, dans la solitude de la forêt — alors que j’étais occupé de tout autre chose. Je l’entendais d’abord au plus intime de mon être, puis je la répétais avec un grand frémissement. Je m’arrêtais et, tout en caressant d’une main distraite, le feuillage tendre de quelque bouleau, je tombais dans une rêverie profonde.
— Ce doit être, me disais-je, la clef qui ouvre la porte du sanctuaire où je voudrais entrer. Pourquoi me hante-t-elle, avec tant de persistance, cette phrase ? On dirait que le Bon Dieu tient à ce que j’en approfondisse le sens.
Je m’étonnais ; j’admirais ; et je concluais que cette affirmation : le Verbe s’est fait chair ; et il habita parmi nous résumait certainement le miracle des miracles de la charité divine puisqu’il y était formulé que pour nous guérir du péché et nous ouvrir le Ciel, Dieu avait daigné emprunter notre humanité.