Ces réflexions me causaient un attendrissement tel que j’en demeurais ému des journées entières…
Ce fut à la même époque que je commençai à prier le Bon Dieu dans toutes les circonstances où j’étais affligé par des peines morales aussi bien que par des ennuis matériels. Je m’agenouillais et je prononçais la brève prière suivante : — Mon Dieu, puisque vous existez, venez à mon aide, j’ai confiance en vous.
Je puis le certifier : jamais il n’arriva que je ne fusse pas exaucé. — Ce n’était pas toujours de la façon dont je m’y attendais : mais c’était toujours pour mon plus grand bien.
J’aurais dû m’éperdre en hymnes de reconnaissance. Mais voyez la mauvaise nature du demi-converti : après un remerciement hâtif, je ne songeais plus qu’à jouir du bienfait qui venait de m’être octroyé. Ma conscience m’en faisait des reproches et tentait de me ramener à l’idée de Dieu. Mais je répondais : — Plus tard ! Plus tard ! Nous avons bien le temps !…
Seigneur, il a fallu que, las de mon ingratitude, vous me brisiez par les plus dures souffrances, pour que je comprisse l’énormité de ma dette envers Vous.
Je continuais également à regimber contre mon désir réel d’étudier et de pratiquer cette religion catholique que j’avais reconnue comme la seule vraie. J’avais beau regarder, avec l’envie violente d’y entrer, du côté de l’Eglise, je ne parvenais pas à me décider.
Les mêmes futiles objections, que j’ai rapportées au chapitre précédent, se hérissaient sans trêve devant moi. Elles se corroboraient de sophismes cent fois rabâchés et qu’il serait fastidieux de transcrire. Je n’en rapporterai qu’un seul parce qu’il m’a poursuivi presque jusqu’à la dernière minute qui précéda le triomphe de la Grâce. Le voici : — Me faire catholique pratiquant ce serait aliéner mon indépendance, car je me connais, une fois que j’aurai pris mon parti, j’irai jusqu’au bout, n’étant point l’homme des moyens termes. Je me tiendrai pour engagé d’honneur à obéir en tout aux prescriptions de l’Eglise. Et, si je manque à quelqu’une, j’en souffrirai. Je me trouverai dans un état peut-être pire que celui — pourtant peu délectable — où je me débats… Donc je reste libre !
Piètre liberté ! Je devais apprendre que l’unique indépendance consiste à porter joyeusement le joug adorable du Bon Dieu. Car, en dehors de Lui et de son Eglise, on n’est que le prisonnier, cruellement entravé, de l’erreur et des passions.
A force de tergiverser de la sorte, je finis par choir dans une mélancolie profonde. Rien d’étonnant à cette humeur noire. Mon âme était malade et je ne faisais pas ce qu’il eût fallu pour qu’elle guérît. J’accolais, en moi, un enfant sain à un vieillard fiévreux : le chrétien naissant au païen moribond. Et naturellement celui-ci communiquait son mal à celui-là. Bref, rien ne me sourit plus de mes distractions anciennes. Une tristesse permanente me tenait le cœur comprimé. Alors l’idée de suicide — qui devait me torturer si effroyablement lors de la crise décisive d’où sortit ma conversion — entra en moi. Et des poèmes funèbres en résultèrent qui traduisaient la désolation de mon âme. Je dois en citer quelques fragments[6].
[6] On comprend bien que ce n’est point par vanité littéraire que je le fais. Etant poète, il était logique que mes chagrins s’exprimassent en vers. Ceux-là sont caractéristiques ; c’est pourquoi je les cite.