Mais, aussitôt, j’entendis ce ricanement aigre, qui m’avait poursuivi si souvent, et la voix de l’Autre proféra ces mots issus des caves les plus ténébreuses de mon âme : — Allons, ne fais pas l’idiot. Si cela t’amuse de croire en Dieu, tu peux te donner ce divertissement sans qu’il soit nécessaire, pour cela, de t’aplatir devant cette image.

— Oh ! c’est trop fort, tout de même, m’écriai-je, misérable que je suis, vais-je blasphémer dans cette église ? Mieux vaut en sortir tout de suite.

Je m’enfuis. Mais, comme j’avais déjà la main sur la poignée de la porte, une force irrésistible me retint. Je dus me retourner. Et m’inclinant vers l’autel, je dis : — Mon Dieu, ayez pitié de moi. Quoique je sois un très sale pécheur, venez à mon secours.

Dehors, je me sentis un peu rasseréné, car c’est un fait sur lequel je ne saurais trop insister : toutes les fois que j’implorais de la sorte le Seigneur, je me sentais soulagé ; et cela d’une façon immédiate. Avant de prier, j’avais le cœur broyé dans un étau. Dès que j’avais crié à l’aide vers le bon Maître, mon pauvre cœur martyrisé se dilatait ; et je sentais descendre en moi un rayon de la lumière divine qui m’avait éclairé durant mes courses à travers la forêt.

Vous le savez, ô Charité ineffable, j’étais — et j’espère encore être pareil à l’humble publicain dont vous avez dit, dans votre Evangile, que : « Se tenant à l’écart, il n’osait même pas lever les yeux vers le ciel. Mais il se frappait la poitrine et disait : — Mon Dieu, sois-moi propice à moi qui suis un pécheur[7] ! »

[7] Ev. sec. Lucam, XVIII, 13. Et publicanus, a longe stans nolebat nec oculos ad cœlum levare ; sed percutiebat pectus suum, dicens : Deus, propitius esto mihi peccatori.

O Providence adorable, que vous me fûtes propice, en effet, et comme vous n’avez cessé de me combler de vos grâces, malgré mon indignité !…

Le lendemain de ce jour, il me vint à l’esprit de me confier enfin à quelqu’un qui saurait m’entendre. Je pensai tout de suite à François Coppée avec qui j’étais en relations amicales depuis une quinzaine d’années et dont j’avais eu lieu d’éprouver la grande bonté. Je le connaissais pour un catholique convaincu : j’étais donc sûr de trouver des encouragements auprès de lui.

Je l’allai voir et j’en fus reçu à merveille. Mais retenu par je ne sais quelle fausse honte, je ne pus me résoudre à lui confier entièrement l’état de mon âme. Toutefois, je lui dis combien j’étais triste, dégoûté de ma vie sans but et assoiffé de conquérir la paix morale.

Coppée sut me réconforter. Il fut, très simplement, le grand frère indulgent et pitoyable que j’étais accoutumé de connaître en lui. Comme, tout ému, je lui serrais les mains en le remerciant, il me dit : — Pour nous autres catholiques c’est un devoir d’assister qui fait appel à nous. En ce qui vous concerne, je le remplis avec d’autant plus de plaisir que je sais qu’il n’y a point de perversité innée dans vos écarts et dans vos erreurs. Cependant, si vous pouviez croire, vous verriez qu’au-dessus de notre littérature, il y a quelque chose de bien autrement sublime : un Dieu qui nous soutient dans nos tribulations.