Ah ! j’aurais dû lui répondre : — Mais je crois… Ce Dieu dont vous me parlez, je le prie ; et je ne demande qu’à mieux le servir.
Je me tus : l’absurde bâillon que je maintenais sur ma bouche, dès qu’il s’agissait de choses religieuses, ne se desserra point.
Pourtant, à peine deux heures après avoir quitté Coppée, je lui écrivis une longue lettre — qu’il doit avoir conservée, — où je lui peignais mon trouble et où je lui laissais entrevoir que je n’étais pas aussi loin de la foi qu’il avait pu le supposer.
C’est la seule fois, durant toute cette période, où je me sois un peu ouvert à autrui. Il fallut la détresse d’âme qui résulta des dernières convulsions du vieil homme en moi pour que je me confiasse à un autre de mes amis catholiques de qui je parlerai bientôt.
Sur ces entrefaites, je tombai malade. Paris ne me valait décidément rien : j’y dépérissais à vue d’œil tant par la nostalgie de la forêt que par mes soucis matériels. Ceux-ci s’accroissaient du fait que je m’abstenais rigoureusement de donner aucun article aux journaux anti-catholiques où j’avais écrit jusqu’alors.
Le physique fléchit donc après le moral. Je souffris de violents élancements au cœur accompagnés de crises de suffocation, à la suite desquelles je vomissais le sang. — Je précise ces maux, parce que, comme on le verra, j’en fus délivré, d’un seul coup, par une faveur du Bon Dieu, le jour même où je fis le pas décisif pour entrer dans l’Eglise.
D’après l’avis d’un médecin, je quittai Paris et je m’installai dans une petite localité de la banlieue où il me fut possible de respirer un air plus pur. Ce n’était pas tout à fait la vraie campagne. Néanmoins j’y trouvai un peu de calme, du silence et quelques arbres.
Je passais mes journées couché sur la pelouse d’un petit jardin où fleurissaient des géraniums et des roses. Un doux peuplier murmurant agitait son feuillage au-dessus de ma tête. L’admirable été de 1906 m’imprégnait d’azur, de lumière et de tiédeur. Trop faible pour travailler, épuisé par les insomnies et par le sang perdu, je restais là, dans l’herbe, du matin au soir. J’étais si absorbé en moi-même que je ne donnais plus guère d’attention aux extravagances de ma déplorable maîtresse.
J’avais l’intuition que les douleurs corporelles qui m’accablaient m’étaient bonnes et qu’elles achevaient de me purifier de mes ordures passées.
Puis je prenais de plus en plus en grippe les mobiles qui m’avaient déterminé jusqu’au jour où la Grâce me toucha. Illusions politiques, orgueil littéraire, passions sensuelles m’apparaissaient comme des corbeaux dont les croassements se taisaient depuis que s’élevait quotidiennement en moi le cantique merveilleux de la prière.