Cette accalmie, je l’occupai à liquider la situation vis-à-vis de la dame aux yeux noirs. Depuis notre passage à Paris, je me détachais d’elle de plus en plus. Tant de mensonges, de frénésies, de querelles m’avaient lassé. Le séjour à Arbonne m’aida encore bien davantage à me débarrasser de ce joug humiliant.
Les journées je les passais entièrement dans la forêt. Rentré, je demeurais fort silencieux, étant tout absorbé par ma vie intérieure. La nuit et la couchée venues, je ne touchais même pas du bout du doigt ma maîtresse. Elle s’aperçut que son prestige baissait. Afin de le rétablir, elle essaya quelques-unes de ces disputes qui s’étaient jusqu’alors terminées par des réconciliations où mes sens me rejetaient à sa merci. Cette fois, elle échoua : je demeurai indifférent à ses provocations ; je laissai grêler ses railleries et ses outrages, sans répondre un seul mot. Maintes tentatives pour réveiller mon érotisme ne réussirent pas mieux. Comme elle ignorait ce qui se passait en moi et qu’elle était loin de se douter que, dès ce moment, je cherchais le moyen de rompre avec elle sans… mélodrame, elle prit l’alarme. Ce Retté si calme, et qu’elle ne voyait plus guère qu’à l’heure des repas, lui semblait anormal. Elle eut l’instinct d’un danger ; et pour y parer, elle crut habile d’essayer de l’absence. Sous prétexte de mettre en ordre notre appartement, elle partit pour Fontainebleau.
Je serai bref sur le dénouement car ce n’est point mon sujet de raconter ici comment la dame aux yeux noirs me causa un préjudice fort grave, dû à son intempérance. Je dirai simplement que j’en profitai pour lui signifier son congé. Elle vint me relancer à Arbonne dans l’espoir de me reprendre. — Et elle s’en alla de même, avec la conviction que tout était fini entre nous — bien fini.
Afin d’être tout à fait sincère, je dois mentionner que j’eus pourtant, quelques velléités de renouer. Peu de jours après son départ, je fus sur le point de courir après elle. Qu’on n’oublie pas que, depuis la mort de ma pauvre femme, elle avait été mon seul amour et que quatre ans de vie commune avaient forgé entre nous des chaînes dont les anneaux même rompus, tendaient à se ressouder.
Néanmoins, je surmontai cette tentation, me fortifiant par la pensée que mon retour à Dieu m’interdisait de prolonger ce triste concubinage. Que la Providence me fut secourable en cette occasion ! En y réfléchissant, je me suis dit bien souvent, que si je n’avais pas été soutenu Là-Haut, je n’aurais pu m’échapper, sans meurtrissures douloureuses, de ce piège de la chair qui m’avait agrippé jusqu’aux os.
Libéré de la sorte, il me devenait plus facile de vaquer à ma régénération spirituelle. Eh bien, j’hésitais encore ; tous les litiges, tous les scrupules qui m’avaient supplicié persistaient à me hanter, pareils à ces songeries rhapsodiques qui traversent le sommeil agité d’un fiévreux.
Bien plus, mes remords qui, jusqu’à cette époque, avaient porté principalement sur les écarts de ma vie sensuelle, se spécialisèrent. Ma production intellectuelle s’étala devant moi. Tant de livres et d’articles où j’avais semé le blasphème à pleines mains se récrivirent dans mon âme en lettres de feu. Ma mémoire implacable faisait que je devais m’en réciter les passages où Notre-Seigneur, la Sainte Vierge et l’Eglise étaient le plus furieusement outragés. Cette récapitulation vengeresse me causait des souffrances telles que je connus, de nouveau, la tentation de désespoir. Je fus en proie au Démon qui comptait, certes, sur mon épouvante des jugements de Dieu pour me pousser à me détruire.
Le pire de cette crise, c’est que je restais seul pour affronter l’ennemi. La voix angélique, qui m’avait soutenu dans mes luttes antérieures, avait cessé de m’encourager et l’on eût dit que le ciel demeurait fermé à mes prières. Qu’il faisait obscur dans mon âme ! Non seulement j’étais torturé, sans arrêt, par le repentir mais je me croyais délaissé par Celui qui, naguère encore, daignait m’envoyer quelques rayons de sa miséricorde.
Le jour vint où j’entrai enfin dans la vraie voie de la rédemption. Ce fut à travers des péripéties tellement atroces, que je frissonne rien qu’à m’en souvenir et que la plume me tremble aux doigts. Il faut pourtant les raconter car elles montrent combien la bonté divine fut grande à l’égard du pauvre pécheur pénitent…
J’avais erré, de l’aube au soir, dans la forêt. Navré de ne plus recevoir aucune consolation dans mes peines, je m’agenouillais parfois pour supplier Dieu de venir à mon aide et pour lui demander de tarir la source brûlante où j’étais obligé de boire à longs traits l’amertume affreuse du remords. Nulle réponse, nul soulagement ne me furent octroyés. Seule, la voix diabolique, qui parlait de désespérance et de mort, résonnait en moi. Je criais : — Grâce ! L’écho me répondait : — Désolation sans merci !…