Je me laissai tomber sur le sable près d’un roc difforme qui, sculpté par les intempéries, tournait vers moi une face d’Euménide. Les mains crispées sur une touffe de bruyère, le front appuyé contre l’écorce rugueuse d’un chêne je me dis : — Il est vrai que j’ai l’âme toute souillée par ces écrits blasphématoires dont le souvenir me lacère, mais du moins, depuis que j’ai reconnu la puissance du Seigneur, je n’ai pas récidivé. Pourquoi ne m’en est-il pas tenu compte Là-Haut ?

Alors, pareille à une rafale glacée, la voix du Démon s’éleva : — Tu oublies qu’il y a quelques semaines, tu choisis l’occasion de quelques pages publiées par Huysmans pour bafouer l’Eglise une fois de plus. Tu vois donc bien que ta soi-disant conversion n’est qu’une fantaisie d’esprit blasé et que quand tu reviens à ta vraie nature, tu ne peux t’empêcher de haïr le catholicisme.

Moi. — Je ne puis m’expliquer cette aberration. Cet accès d’impiété dont j’ai subi si violemment les effets, c’était comme s’il m’eût été imposé par une force extérieure. Et la preuve que je suis de bonne foi, c’est qu’il y a quelques minutes, j’affirmais que je n’avais plus blasphémé depuis que le Bon Dieu daigna me faire signe de venir à Lui… Mais soit, j’ai péché une fois de plus. Mon repentir s’en accroît, et que le Seigneur me pardonne.

Le Démon. — Allons donc : ton repentir lui-même n’est qu’une illusion littéraire. Tu te le fabriques pour l’appliquer, comme un révulsif, sur ton âme tombée en langueur à la suite de tes débauches d’idées contradictoires.

Moi. — Ah ! non par exemple. Mon repentir est véritable et, quoique Dieu semble m’avoir abandonné, ma foi en Lui demeure intacte. Qu’il me damne, comme je l’ai mérité, mais qu’accueillant mes remords et mes prières, Il me laisse la force d’espérer qu’Il m’écoute.

Le Démon. — Soit, admettons la sincérité de ton repentir. Il n’en subsiste pas moins que ta dernière offense a comblé la mesure. C’est pourquoi tu ne reçois plus aucun secours de Là-Haut. Mon cher, tu as beau regretter ta faute, tu es perdu sans rémission.

Moi. — Hélas, j’en ai peur… que devenir ?

Le Démon. — C’est bien simple : puisque Dieu te repousse, puisque ton existence est devenue un tourment continuel, ce que tu as de mieux à faire, c’est de t’enfuir dans la mort. Si, dans l’autre vie, tu subis des tortures, sois assuré qu’elles ne surpasseront point celles que tu supportes en ce moment… Et puis il y a des compensations, l’orgueil d’avoir bravé Dieu procure aux damnés pas mal de jouissances…

Moi. — Quelle horreur ! Il est écrit sur la porte de l’enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » Mais moi, bien que Dieu me rejette, bien que je sois consumé d’une flamme d’angoisse, je sens que je ne dois pas encore désespérer.

Le démon. — Duperie et sotte imagination ! Mets-donc une bonne fois dans ta tête que si Dieu te pardonnait, il ne te laisserait pas souffrir d’une façon aussi abominable. C’est logique cela, c’est un fait. Il faut que tu aies l’esprit fort affaibli pour ne pas t’en apercevoir.