Moi. — Mon Dieu, il est juste que vous me frappiez mais faites, du moins, que cette voix se taise.
Le Démon. — Est-ce qu’on t’écoute ? Va, tu es perdu, perdu, perdu !
Moi. — Mon Dieu, à quoi me résoudre ?
Silence absolu. L’ombre venait sur la forêt. Les grands pins sévères, les vieux chênes pensifs semblaient se recueillir avant le sommeil.
Une brume bleue s’élevait, comme l’encens d’un office du soir, des futaies solennelles et montait vers le zénith où souriaient les premières étoiles. Mais cette vaste sérénité ne me pénétrait point. J’allais à travers bois, le front courbé, les mains jointes, et je répétais en soupirant :
— Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?…
Quand je rentrai au village, j’étais si pâle que les gens de l’auberge se récrièrent, me croyant malade. Je les rassurai par quelques phrases évasives et, pour ne pas les préoccuper, j’essayai de manger. — Impossible : les bouchées me restaient dans la gorge et, en même temps, je sentais comme des coups de poignard qui me trouaient le cœur.
Je quittai la table et j’allai me coucher. J’éprouvais une telle fatigue que je croyais dormir un peu. Mais il n’en fut rien : au contraire, à peine eus-je fermé les yeux que le plus terrible des assauts que j’eusse eu encore à subir se déchaîna.
J’étais dans un état de vague somnolence, quand tous mes péchés se présentèrent à moi sous des formes effroyables. Dans une sorte de clarté fuligineuse, toute mon existence passée m’apparut. C’était comme un cloaque aux murs noirs d’où suintait une humidité puante et que couvraient des végétations visqueuses. Sur le sol fangeux grouillait, rampait, se tordait un peuple immonde de crapauds, de vipères et de salamandres.
Je m’effondrais, plein d’épouvante, sous ce cauchemar quand la voix diabolique se fit entendre : — Voilà ton âme, dit-elle. Comprends-tu maintenant que rien ne peut plus la purifier ? Tes prières ont échoué ; le stupide espoir que tu gardais dans un Dieu que tu dégoûtes t’a déçu. Tue-toi donc, lâche !