La tentation était forte. Néanmoins, ayant subi force assauts de ce genre, j’avais pris de l’expérience ; j’eus l’intuition qu’il ne fallait y céder à aucun prix et que le moment était arrivé où je ne devais plus reculer. Rassemblant mon énergie éparse, je me dis : Cette dérobade est absurde. Si le Bon Dieu m’a conduit au point où j’en suis, ce n’est pas pour me délaisser lorsque je vais faire le pas décisif. J’ai confiance en Lui : quoiqu’il puisse arriver, j’irai à cinq heures et demie chez l’abbé M…
Mon parti semblait bien pris — de fait il l’était. Cependant, à mesure que le temps s’écoulait, je me sentais en proie à une très sombre tristesse qui pesait sur moi comme un ciel d’hiver sur une campagne flétrie. Tout était en léthargie au dedans de mon être ; tout se taisait : plus même de remords ni de scrupules, mais un immense accablement. La lumière de la Grâce me paraissait éteinte et il ne restait qu’une nuit intense où mon âme se cherchait à tâtons sans se trouver.
Ah ! cette sensation de solitude totale dans des ténèbres opaques, c’est peut-être la plus terrible des épreuves que l’âme qui se repent ait à supporter.
Ma course sans but me conduisit sur la place du Panthéon. J’avisai le portail de Saint-Etienne du Mont et je me dis : — Si j’entrais là. Peut-être que la clarté divine m’y reviendra…
J’entrai donc. J’errai, le front bas, sous les arceaux. J’essayais de prier et ce m’était impossible. Il y avait sur mon âme comme une couche de givre que je ne réussissais pas à percer.
Je repris mon vagabondage par les rues. Il n’y avait plus que mon corps qui agissait. Mon âme était comme défunte.
Mes pas me conduisirent à Saint-Sulpice. J’y entrai, pareil à un somnambule ; mais quand je fus sous ces voûtes embaumées de prières, je repris un peu conscience de moi-même, c’est-à-dire que je ressentis d’une façon encore plus aiguë ma solitude.
Je m’agenouillai sur la première chaise venue et je tentai une supplication à l’adresse du Ciel impassible. Je pus tout juste dire : — Mon Dieu !… Rien de plus.
Et la nuit glacée s’appesantit de nouveau sur moi.
Je me relevai ; je me traînai, en détresse, dans l’église. Comme cinq heures sonnaient, je me trouvai près de la Chapelle du Sacré-Cœur. Un prêtre en méditation s’y tenait assis. Aussitôt que je l’eus distingué dans la pénombre, il me vint à l’idée de lui demander du secours.