— Monsieur l’abbé, lui dis-je, sans autre préambule, je voudrais prier et je ne puis pas… C’est horrible !

Il me regarda, plein de pitié. Certainement il devina quelque chose de mon angoisse car il me répondit : — Le Bon Dieu vous tient compte de l’intention, soyez-en certain. Prenez courage : je vais prier pour vous.

Je le remerciai d’un signe de tête, étant incapable d’ajouter un mot, et je me remis à vaguer dans les bas-côtés. Alors, voici que, peu à peu, mon cœur se desserra et qu’il fit plus clair en moi. En même temps, je sentis naître, grandir, s’affirmer la certitude que je dirais tout à l’abbé M… et l’espoir qu’il me recevrait à merci au nom du Seigneur.

Ce réveil de mon âme fut semblable au retour à l’existence d’un homme qui s’est évanoui et qu’un cordial administré à temps remet sur pied.

Je fus soudain en pleine possession de mes facultés. Sans nulle hésitation, je me dirigeai vers le presbytère ; cinq heures et demie sonnant, j’étais dans la loge du concierge et je demandais l’abbé M…

Tout en montant l’escalier vers la cellule qui m’avait été indiquée, j’examinais encore une fois l’état de mon âme et je m’étonnais que tant de calme et de décision eût succédé à tant de fièvre et d’incertitude. Toutefois, comme je frappais à la porte, le cœur me battait assez fort car une parole de Byron, qui s’appliquait à mon cas, me revenait à la mémoire : « C’est ici un de ces relais où les Destins changent de chevaux. »

Entré, je vis un petit vieillard à cheveux blancs, assis dans un grand fauteuil. Il me regardait d’un air interrogateur. Je lui remis la lettre de Coppée ; et il la lut sans rien témoigner de l’impression qu’elle lui causait. Puis, m’ayant fait asseoir, il me demanda tranquillement, et comme s’il s’agissait de la chose la plus facile du monde, de lui exposer par suite de quelles circonstances je m’était senti attiré vers l’Eglise.

Je me trouvais un peu embarrassé, ne sachant trop par quel bout entamer mon récit, quand je me souvins que j’avais sur moi quelques-unes des lettres de mon ami S… Elles mettaient si bien dans leur jour les péripéties les plus récentes de ma conversion qu’elles constituaient la meilleure des entrées en matière. Je les tendis à l’abbé M… en le priant de les parcourir.

Il les lut avec attention puis me dit : — Vous avez eu là, pour conseiller, un excellent catholique. Il faut remercier le Bon Dieu qui vous inspira d’avoir d’abord recours à lui. — Maintenant, causons.

Il me posa d’abord quelques questions touchant mes origines et l’éducation que j’avais reçue. Ensuite il m’invita à lui narrer comment mes idées avaient évolué pour que, parti de l’hostilité à l’égard de l’Eglise, j’en fusse arrivé à cette évidence que je ne pouvais plus vivre en dehors d’elle.