Qu’il eut raison le Père Lacordaire quand il dit dans le passage de ses Mémoires où il parle des effets de la Grâce : « Les deux grands biens de notre nature, la vérité et la béatitude font irruption ensemble au centre de notre être, s’y engendrant l’un l’autre, s’y soutenant l’un par l’autre, lui formant comme un arc-en-ciel qui teint de ses couleurs toutes nos pensées, tous nos sentiments, toutes nos vertus, tous nos actes enfin, jusqu’à celui de notre mort qui s’empreint, au loin, des rayons de l’éternité. Tout chrétien connaît plus ou moins cet état ; mais il n’est jamais plus vif et plus saisissant qu’en un jour de conversion. Et c’est pourquoi l’on pourrait dire de l’incroyance, lorsqu’elle est vaincue, ce qui a été dit du péché originel : « Felix culpa, heureuse faute ! »

O sainte Eglise catholique, dispensatrice des vérités du Bon Dieu, que tu es admirable quand tu recueilles, en toute mansuétude, l’enfant prodigue qui, dompté par la Grâce, vient se prosterner devant tes autels…

Telles étaient mes pensées pendant que, sous les auspices de l’abbé M… à qui je rendais quotidiennement visite, je me préparais au sacrement de Pénitence. Je ne saurais exprimer à quel point je me trouvais dans un parfait équilibre de toutes mes fonctions. Non seulement mon cœur battait à l’aise, mais les associations d’idées se faisaient si nettes dans mon cerveau que je pouvais les enregistrer, avec tous leurs détails, dans ma mémoire. Je m’assimilais aussi, avec une facilité extraordinaire, les enseignements du catéchisme — ce livre d’une si étonnante profondeur pour qui reçut le don de le comprendre. Puis j’assistais aux offices ; j’y priais de mon mieux et j’y méditais les beautés de la liturgie. Et plus j’avançais dans la voie lumineuse, plus la foi poussait de solides racines au tréfonds de mon être. Je la sentais s’épanouir en moi comme un chêne vigoureux que les tempêtes peuvent assaillir mais non renverser.

Pour fuir les bruits de la ville et son agitation fiévreuse, j’avais repris mes habitudes de l’été précédent. Je passais la plus grande partie de mon temps dans l’un de ces beaux jardins publics qui empêchent Paris de devenir tout à fait une sentine funeste aux corps comme aux âmes. J’y récupérais un peu de ma chère solitude.

Mais que ma disposition d’esprit différait de ce qu’elle avait été naguère. En juin, je ne savais pas encore au juste où j’allais, je vacillais, indécis, entre mon bon ange et le démon. En octobre, au contraire, assuré de ma rédemption, éclairé, soutenu par l’Abbé M…, je vivais une vie intérieure toute de ravissements et d’adoration.

Enfin, le jour arriva où l’abbé M… m’annonça qu’il me jugeait suffisamment instruit pour que je fisse ma confession générale.

— Vous viendrez dans ma cellule à l’heure habituelle, me dit-il. Auparavant, examinez-vous à fond et tâchez d’établir aussi exactement que possible le bilan de vos fautes. Et surtout, écartez toute crainte de n’être point pardonné qui tendrait à vous décourager ; car ce n’est là qu’une tentation diabolique contre laquelle je vous ai déjà mis en garde.

— Je n’éprouve plus rien de tel, lui répondis-je. Je n’ai plus qu’un grand désir de me délivrer du poids qui pèse sur mes épaules et de recevoir la sainte Eucharistie.

De fait, à aucune des étapes de ma conversion, le Mauvais ne m’avait pareillement laissé en repos. On eût dit que me sentant bien gardé, il renonçait à me chercher noise. Comme toutes ses ruses se résument en ceci qu’il voudrait nous empêcher de prier, il est tout naturel qu’il demeure impuissant contre celui qui ne cesse de lui opposer un bouclier d’oraisons. Or il n’est pas exagéré de dire qu’à cette époque, je passais rarement plus d’une heure sans prier, et que je faisais de longues stations dans les églises où, à l’abri du Saint-Sacrement, j’élevais mon âme vers Dieu.

Ainsi prémuni, pour me préparer à ma confession, j’allai, dès une heure de l’après-midi, au parc Montsouris. Je m’y installai sur un banc, près du lac où voguent des flottilles de canards multicolores. L’atmosphère était d’une tiédeur exquise. De minces nuées, chatoyantes comme des gorges de tourterelles, passaient dans le ciel pâle où luisait un doux soleil d’arrière-saison. L’automne commençait à dorer les feuillages. En face de moi, s’élevait un saule-pleureur qui trempait sa chevelure harmonieuse dans l’eau limpide. Aux intervalles de ma méditation, j’admirais sa souplesse et l’élégance de ses formes. Et — fiction qu’on voudra bien me pardonner — je m’imaginais que mon ange gardien battait des ailes à travers ses ramures ondoyantes.