Certes, nous étions aussi émus l’un que l’autre. Car si je mettais dans cette accolade toute ma gratitude pour lui qui m’avait été tellement auxiliateur, lui rendait grâces au Seigneur de l’avoir désigné pour guider, vers le bercail de l’Unique Pasteur, la brebis rebelle qui s’en était enfuie depuis son baptême.
Nous causâmes ensuite quelques minutes. Puis, comme d’autres soins le sollicitaient, je me retirai après qu’il m’eut recommandé de me trouver le lendemain, à la première heure, à Saint-Sulpice pour communier.
Dans la rue, je marchais tout allègre. Je me disais : — Je suis pardonné, je suis pardonné, quel bonheur !… Cent alleluia me chantaient dans le cœur et il me semblait que j’avais rajeuni de dix ans.
Je me souvins alors d’une page d’En Route où cette sensation de délivrance est on ne peut mieux notée. — Durtal s’éperd en remords de ses péchés et le Prieur de la Trappe lui dit : « La croix, qui était faite de tous les péchés du monde, pesait d’un tel poids que les genoux de Jésus fléchirent et qu’il tomba. Un homme de Cyrène passait là qui aida Notre-Seigneur à la porter. Vous, en détestant vos péchés, vous avez allégé cette croix du fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins pesante, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever… »
Et moi aussi, pensai-je, Notre-Seigneur m’a permis de l’aider à porter sa croix. Gloire à Lui !…
Le lendemain matin, je me réveillai vers quatre heures. Je me préparai à la communion par la lecture de l’Evangile où il est raconté comment Notre-Seigneur institua la Sainte-Cène. Puis je priai Dieu de m’octroyer la faveur de recevoir sa chair et son sang avec l’humilité nécessaire.
Quand je sortis pour me rendre à Saint-Sulpice, j’éprouvais une joie paisible à l’idée que, dans quelques minutes, l’œuvre de ma rédemption serait tout à fait accomplie et j’admirais à quel point tous les obstacles s’étaient aplanis depuis que je m’étais mis sous la direction de l’abbé M.
Entré dans l’église, j’allai à la chapelle du Sacré-Cœur où ce bon père dit, tous les jours, la messe de six heures et demie. Il y avait fort peu de monde : quelques femmes du peuple, deux ou trois religieuses, un seul homme en plus du pauvre moi. Je m’agenouillai près d’eux et j’ouvris mon âme au Seigneur, le suppliant d’y entrer quoiqu’elle fût si imparfaite.
A mesure que le moment de la communion approchait je me sentis soulevé par un de ces élans d’adoration qui enlèvent l’âme, parmi des ondes de lumière intérieure, jusqu’aux pieds du Trône divin. Je balbutiais : — O mon Dieu, je ne suis pas digne, mais venez en moi pour que je vous possède.
Et dans mon âme rénovée ne cessaient d’affluer les splendeurs de la Grâce. Aussi, lorsque je quittai ma chaise j’étais si pénétré de cette clarté indicible qu’il me semblait que mon être entier était pareil à une blanche flamme qui montait joyeusement se perdre dans le ciel.