Me fais-je comprendre ? Cet état n’ayant rien de terrestre, il est à peu près impossible de l’analyser. Ce que je puis dire, c’est que ni les plaisirs des sens les plus raffinés ni même les ivresses cérébrales que procurent l’art et la poésie n’approchent de cette extase où l’âme, qui s’unit à Dieu, se fond tout entière.
L’abbé M… me communia. Je regagnai ma place ; et tandis que je récitais mon action de grâces, je savourais pleinement la paix radieuse qui régnait en moi. Ah ! que ne peut-on arrêter le temps à cette heure solennelle de quiétude et d’innocence. Pourquoi faut-il que le monde revienne vous obséder de ses bas appétits et de ses viles rumeurs ?…
Pendant la journée qui suivit, je vécus dans une sorte de rêve lumineux. Toutes mes pensées se tournaient vers le Seigneur ; toutes les choses me semblaient avoir revêtu un aspect de fête. A la lettre, je voyais l’univers avec des yeux nouveaux.
Sainte Eucharistie, qu’ils sont à plaindre les ignorants et les égarés qui méconnaissent vos vertus ! Pour moi, je sais que vous êtes la source de tout bien, la fontaine d’espoir et d’énergie où, aux jours de tristesse et de découragement, l’âme puise le réconfort et la joie. Faites, ô mon Dieu, que je ne l’oublie jamais. Gardez-moi digne d’approcher toujours de votre Sainte-Table dans les mêmes sentiments où je me trouvai ce jour de ma première communion.
XIII
Pendant les trois semaines que je demeurai à Paris après ma première communion, la règle d’existence que je m’étais tracée dès mon retour continua. Je rendais de fréquentes visites à l’abbé M… et je mettais de mon mieux en pratique les avis pleins de sagesse qu’il me prodiguait. Fortifié par ses conseils, j’éprouvais une grande satisfaction à les suivre. Obéir m’était devenu facile à moi le révolté de naguère. Puis je goûtais intensément la sérénité joyeuse qui, pour la première fois de ma vie, me comblait l’âme.
Je faisais un retour sur mes angoisses passées et je me disais : — Si tous ceux qui errent irrésolus, désorbités, bourrelés d’incertitudes pouvaient savoir la paix intérieure qu’on acquiert quand on se réfugie dans les bras charitables de l’Eglise. S’ils rompaient les mailles du filet d’orgueil qui les enlace, ils connaîtraient la joie de s’humilier devant le Crucifix rédempteur…
Je m’approchais souvent de la Sainte-Table ; chaque communion me rendait l’âme encore plus tranquille et plus pénétrée de la miséricorde divine. Enfin, m’étant logé près de Notre-Dame, je ne manquais pas d’aller y entendre, tous les matins, la messe de sept heures.
Il faisait encore presque nuit lorsque j’entrais dans la basilique ; il y régnait une obscurité que coupaient faiblement la clarté mince de quelques cierges votifs et la lueur tremblante de la lampe qui veille devant le Saint-Sacrement. La messe était dite par un vieux prêtre dans la chapelle où l’on voit le tombeau de Monseigneur Darboy surmonté d’une statue de Saint-Georges terrassant le Démon. Je me plaçais contre un pilier qui fait face à l’autel et je m’unissais, de tout mon cœur, au Saint-Sacrifice. Que c’était bon de prier dans cette ombre recueillie. Que les entretiens avec Dieu y étaient féconds en grâces sanctifiantes.
Dans le grand silence de la cathédrale, presque déserte à cette heure, c’est à peine si l’on entendait parfois un pas résonner sur les dalles et tinter les sonneries liturgiques. Puis tout se taisait : il n’y avait plus que la voix grave de l’officiant et le cliquetis des chapelets égrenés par quelques servantes du quartier venues pour demander à Dieu de les assister dans leur labeur.